Réflexions sur la pratique du bouddhisme dans ce monde : le problème du bouddhisme, c’est le bouddhisme lui-même.

Le piège immense du bouddhisme, et qui est potentiellement celui de toute autre pratique, mais je pense particulièrement du bouddhisme, c’est justement le déni de la souffrance. Et le déni d’une chose : le bouddhisme n’échappe pas aux conditionnements.

Le problème, que nous pouvons rencontrer, c’est que certains croient, parce qu’ils ont trouvé un groupe où ils ont une audience, parce qu’ils maîtrisent certains termes et comprennent quelques textes, parce qu’ils réussissent à s’approprier un langage et le restituer, parce qu’ils parviennent à rester assis quarante minutes sans bouger, parce qu’ils ont des habits spéciaux, parce qu’ils rentrent dans la chambre du maître, parce qu’ils pratiquent depuis plusieurs dizaines d’années, parce qu’ils ont connu maître X et Y, qu’ils sont alors au-dessus du lot et connaissent quelque chose que les autres ne connaissent pas.
Qu’il y ait la réalité d’une expérience vécue, et sa singularité, pour moi cela est complètement respectable. Je n’ai aucune envie de critiquer cela.
Mais si quelqu’un montre ses attributs de pratiquant expérimenté, marque sa différence d’avec les autres par ce fait, et ne supporte aucune remise en question de ce qu’il est et représente, c’est pour moi un signe d’attachement certain à des aspects conditionnés.
Donc pour moi ce n’est pas être libre ni témoigner de la libération. Comment peut-on en transmettre l’essence si on est encore aliéné ?
Il n’est aucunement question pour moi de dénigrer qui que ce soit ou de chercher des cibles à abattre. Par contre il est question de savoir si la ou les personnes face à nous sont capables de nous aider à entrer en relation avec ce qui est l’essence de notre existence, et d’aller vers plus de liberté et plus de bonheur dans cette vie. Ou pas.

En ce sens, je pense qu’en 2014, soit environ cinquante ans après que ces pratiques se soient réellement implantées chez nous, nous devons assumer notre chemin, et cesser de nourrir des attentes vis à vis de personnes qui de toute évidence ne sont pas capables de nous aider, même si elles laissent entendre qu’elles sont capables du contraire.
Écouter notre intuition, ce qu’on sent profondément. Ne plus se laisser abuser par autrui ou nous-mêmes.
Ce n’est pas contre ces personnes. C’est avant tout pour nous, pour protéger notre liberté, notre autonomie. Même si c’est parfois difficile.
Ne pas attendre la lumière de l’extérieur, mais la chercher par et en nous-mêmes.

Nous avons tous besoin de se sentir accompagnés parfois, on peut tous avoir besoin d’aide.
Nous avons besoin de cet Autre qui puisse témoigner de ce qu’il voit de notre chemin.
Mais nous avons aussi besoin d’être respectés dans notre autonomie. Il est important d’évaluer si le cadre de pratique que nous fréquentons, les instructeurs que nous allons voir, sont capables de respecter cela, ou s’ils ont en fait un obscur besoin de nous pour satisfaire un manque qui est leur et non reconnu. Point besoin de juger, mais reconnaître cette réalité humaine, et savoir si on peut faire avec ou pas. Si le maître ou le groupe ont besoin de nous, on peut se questionner sérieusement : est-ce une pratique qui libère, ou un nouveau système de dépendances mutuelles ?
Cela n’est certes pas facile, car souvent l’on arrive avec le présupposé que dans cette pratique, l’aspiration étant d’aller vers une conscience plus éveillée, plus de compassion, l’on peut s’attendre à ne pas retrouver les réflexes de fonctionnement égotiques habituels, mais quelque chose qui tente de ne pas les reproduire.
L’on arrive aussi avec son lot de souffrance, on suppose qu’on peut poser son fardeau en toute confiance. Ou au moins ne pas s’en charger de plus. On arrive en s’ouvrant, en laissant tomber ses protections, parfois, souvent. Aussi parfois on arrive avec de la confusion. Alors on met en veilleuse certaines sensations, car on se dit que non, c’est nous qui déconnons, qui avons une vision biaisée…et on considère qu’autrui a plus raison que nous.
Ce que je dis, c’est qu’en fait, il faut, même si l’on se sent confus, tenter de mettre en œuvre son esprit de discrimination, écouter ce qu’on sent, ne pas s’en remettre aveuglément et complètement à quelque chose ou quelqu’un qui soit complètement extérieur à soi.

Le problème du bouddhisme c’est le bouddhisme lui-même….car tout ce bordel n’était pas le problème du Bouddha. Le Bouddha s’en foutait d’être bouddhiste. Il n’a d’ailleurs jamais été considéré comme faisant partie de la secte de ses deux maîtres.
Par contre, il voulait se sortir de ce truc qui fait mal et qui nous emmerde : la souffrance.
Et je pense que c’est ce dernier point qui fait de lui une super star planétaire depuis 2600 ans : cette question qui était la sienne, est aussi la tienne, comme la mienne, elle est, sous des tas de formes différentes, celle de tout le monde, sans exception.
Aujourd’hui, j’en suis arrivé au point que je considère qu’en fait, la Voie est un chemin complètement individuel, et que ce que le Bouddha a montré était le fruit d’un cheminement individuel.
Tout le système qui a été créé autour, écriture des sutras, système monastique, rituels divers, etc etc….n’ont été autre que des émanations au service de cette réalisation. Mais quand ils deviennent une fin en soi, on perd de vue le but : s’accomplir, se réaliser, devenir libres, mais libres dans ce monde de causes et conditions.
Le groupe aura un sens, s’il soutient les cheminements individuels….mais trop souvent des enjeux comme la subsistance financière du groupe, ou même simplement la non résolution d’un doute fondamental sur la voie à suivre, ou la submersion par des souffrances diverses, font qu’on peut perdre de vue le but…le but est qu’il n’y a d’autre but que d’être, donc simplement de vivre tel qu’on est.
Il n’y a pas de but. Et ça c’est souvent inadmissible, car pas de but ni plus rien à atteindre, veut dire affronter ses limites, sa propre finitude. Sa mort.
Et ça, c’est insupportable pour l’ego qui veut des trucs à manger pour ne pas se voir, des trucs à faire pour se distraire. Alors on fait samu, on traduit des textes, on médite des heures, on pratique des trucs spéciaux, on va causer avec des maîtres, on croit qu’on avance…alors que souvent on fuit son vrai visage. C’est humain, cela arrive et c’est presque normal, et c’est même mieux qu’aller se saouler au bistrot ou perdre son temps futilement. Mais ça peut devenir fixation.
C’est pour ça qu’il n’y a rien, vraiment rien, auquel se fixer, rien à protéger. Rien à être. Car nous sommes déjà. Reconnaître que nous sommes déjà , nous éviterait souvent de chercher en vain à être ailleurs et autrement que là où ça existe déjà.
C’est à dire ici, dans ce monde tel qu’il est.

Par contre, on ne peut cautionner des attitudes hautaines au nom du fait qu’on aurait compris quelque chose de spécial. Car si on comprend son propre Cœur, on ne peut que constater que la souffrance, c’est ce qui nous relie tous. Et aussi nous sépare.
Et si notre souffrance fait peur, on nous fait penser dessus, on nous écoute, mais avec un petit sourire semblant dire qu’en fait on n’est par encore arrivé au point de vraie compréhension.
Or, la souffrance, oui, c’est de la merde et du sang…et ça fait peur, on n’a pas envie de se la coltiner, et on voudrait que ça ne soit pas.
Et cela, c’est pareil dans le monde « normal », et aussi par écrans interposés. C’est parfois pire car un écran, c’est froid, ça ne dit rien, ça ne réagit pas…..et c’est justement la violence que ça peut générer : celle de ne pas voir que derrière les mots qui s’y affichent, il y a quelqu’un qui vit des choses qu’on ne sait pas. Il y a quelqu’un qu’on ne voit pas.
Parfois, il n’y a rien d’autre à faire qu’écouter l’expression de cette souffrance, quelle que soit sa forme, sans faire aucun projet sur elle…pas même celui de trouver une réponse. Juste être là et embrasser cela qui s’exprime.

Es-tu bouddhiste ? C’est quoi pour toi dans ta vie être bouddhiste ? Ça veut dire faire vivre et vivre quoi pour toi ?
C’est ça la vraie question qui se dessine derrière le fait que tu puisses être considéré comme non-bouddhiste. Personne ne peut rien décider de ça pour toi, c’est ton choix intime. Ceux qui commenteront que tu n’es pas bouddhiste, le sont-ils alors ?
Je vais être radical, mais dire de ou à quelqu’un qu’il est bouddhiste ou pas, c’est, si l’on veut alors être très orthodoxement bouddhiste, totalement hérétique.
C’est hérétique car être bouddhiste n’est pas être quelque chose, n’est pas avoir un nouveau costard identitaire. La Voie ne veut pas dire « bon, je me fais chier dans ce monde, cette famille, ce boulot, cette ville, ce pays, cette nationalité, cette identité, alors je vais me trouver un nouveau truc pour les quitter : je vais être bouddhiste.» On ne fait que transférer sa souffrance sur un nouveau support qu’on croit être libre de toute entrave….et on finit par se faire du mal et faire du mal aux autres au nom de la pratique qui permet de ne plus souffrir.
C’est pour cela qu’une ordination n’est pas faite pour être mise en avant. Et que pratiquer avec un habit particulier n’a pas à être affiché comme une médaille. Car l’ordination, au final ça n’a pas besoin d’être exposé, c’est intime. C’est un engagement avec soi-même. Point besoin de s’exposer en kesa, de se raser le crane, de se faire appeler par un nom japonais. Tout ça c’est des signes extérieurs. On n’a pas à le cacher non plus. Mais pas à en faire un signe distinctif.
Ce qu’on doit exposer, c’est notre réalisation, c’est la personne qu’on est vraiment. C’est ça notre vrai visage, c’est ça notre vœu premier quand on prend refuge : être soi-même.

Oui, je pense que le bouddhisme est le problème du bouddhisme…et je l’ai bien vu par moi-même : avec ma compagne, nous avons été virés du groupe de pratique où nous allions, au moment où il était question, comme le responsable nous l’ avait dit peu avant, que nous assumions l’appellation « bouddhisme zen », au lieu de « zen » tout seul. Donc quand on commence à avoir quelque chose à défendre, on devient défensif, puis potentiellement sectaire…puis vraiment sectaire. On a créé un nouveau truc égotique, mais on ne peut pas penser que cela puisse se produire….et c’est justement parce qu’on ne veut pas le penser, que ça renforce tant sa puissance d’existence autonome. Et c’est alors que ça déraille.
Pour ma part, ce dont j’ai fait l’expérience dans ma propre pratique, m’a tellement mis à poil de moi-même, et m’a tellement empêché d’ériger de nouveaux remparts, a tellement fait ressortir ma propre souffrance, et vingt ans après, j’exhume toujours des couches plus profondes, ça m’a tellement parfois fait tomber, que je ne peux considérer autre chose que le bouddhisme dont on parle, est simplement l’expérience d’être soi sans ses masques….et puis avec, aussi, après tout.
Pour moi, c’est pour ça que je garde juste la prosternation comme minimum syndical en plus de la méditation….tout le reste c’est du supplément. Mais la prosternation, résume toute l’attitude dont je parle.
Et rien auquel s’attacher….pas même le coussin, rien, absolument rien.

Surtout, n’oublions pas : rien ne justifie de manquer d’amour, que ce soit pour soi ou autrui…il faut arrêter d’éduquer les gens en les frappant sous prétexte que ça va les éveiller.
Ces mythes particulièrement courus dans le zen, étaient le fait de gens, qui avaient toute leur vie appris à pratiquer les préceptes, des règles de discipline de comportement. Depuis des dizaines d’années. Ils mettaient dix, vingt, trente, quarante ans avant d’oser mettre une tarte au maître, et lui les amenait à cela, et surtout acceptait aussi cela. Car il savait cela nécessaire pour leur liberté.
Le peu de fois que j’ai côtoyé un maître comme Tokuda, pour le zen, j’ai été frappé par cette extrême sobriété, et aussi ce respect pour nos pratiques…la première fois que je suis arrivé pour une journée, nous sommes arrivés en retard. Tout le monde était installé, et il n’a rien dit, aucun reproche….il a juste joint les mains et salué notre entrée. Rien de hautain, rien de prétentieux. Une autre fois, un ami qui était responsable du signal de début et de fin du zazen, était mal réveillé, et a mal enclenché l’horloge. On a fait vingt minutes de zazen en plus…Tokuda n’a rien dit, il est resté assis. Il a suivi la pratique.
Et quand après, le copain s’est excusé, plus tard, Tokuda l’a regardé avec un petit sourire, et a dit « ohh, noooon….félicitations!…. » Voilà , on trouve des gens comme ça quand même.
Et on en trouve aussi qui ne sont ni maîtres ni bouddhistes, mais qui sont respectueux, qui ne dénigrent pas, qui acceptent leur ignorance. Et vivent éveillés aussi.

Le problème du bouddhisme, qui est le même que le christianisme, est la récupération qui a été faite de l’expérience spirituelle d’un homme…expérience aussi profondément corporelle et incarnée, par un système patriarcal, en quête de signes extérieurs de reconnaissance.
La pulsion égotique d’appropriation de l’humain revient toujours, même quand on se dit bouddhiste.
Et quoi de plus dérangeant que le féminin ? Le féminin, ça crée la vie. C’est un immense pouvoir que n’ont pas les hommes.

Donc on crée des niveaux d’autorité. C’est encore une construction. Mais quand on prend l’échafaudage pour ce qu’on construit, ça devient un problème. Ça permet de croire maîtriser quelque chose, mais en ce qui concerne naître et mourir, il y aura toujours quelque chose qu’on ne peut contrôler.
Donc, oui, parfois on ressort de tout ça avec des doutes sur ce qu’est une communauté humaine…pour ma part, j’aimerais créer un projet du type, mais les communautés modernes et qui marcheront, seront celles où l’espace privé de chacun sera respecté…et où la rencontre aura lieu parce qu’elle est désirée. Et où ne dit pas qu’il faut renoncer à quelque chose pour laisser entendre que ça permettre de connaître le grand Éveil.
De toutes façons, il est très difficile, de marcher cette quête, que ce soit seul ou au sein d’un groupe. Il faut donc se donner le droit, droit de s’arrêter, droit de chercher dans d’autres voies, droit d’être seul, droit d’être avec d’autres…il faut se donner des autorisations, se guérir de la répression. Cela ne veut pas dire être inconséquent. Cela veut dire être bon avec soi. On a parfois besoin de l’apprendre, et parfois tard dans sa vie.

Parlant de renoncement, quand on arrive à un croisement de chemins, on doit toujours renoncer à un chemin pour pouvoir en suivre un autre. Alors au lieu de parler de ce qu’on doit abandonner, on peut aussi parler de ce qu’on veut vivre et partager. Pas besoin de parler sans cesse des choses impossibles et des limites : parlons aussi des possibles.

Alors toi qui viens là, je ne sais pas ce qu’est ton chemin ni où il va, mais que tu viennes ici ou pas, je te souhaite très sincèrement qu’il soit libre. Que tes mots, que ton corps, que ta vie soit libre.
Que ton bouddhisme soit libre. Que ton non-bouddhisme soit libre.
Personne ne peut définir ni enfermer ce que ta pratique, ton chemin, peuvent être.
Tout ça sont des mots, qui s’envolent dans le vent du printemps, et cela tu le sais souvent déjà.
Personne ne peut enfermer la pratique de qui que ce soit dans des mots qui dénigrent, sans quelque part trahir le message destiné à nous aider à trouver une issue positive à la souffrance.
C’est pour ça que je dis qu’ici, la porte est ouverte, on peut entrer, on peut sortir, on peut rester, on fait comme on sent le mieux.
C’est Hyakujo qui disait que les vrais bouddhas allaient et venaient librement.
Alors, soyons de vrais bouddhas, soyez de vrais êtres ordinaires…soyons qui nous sommes, simplement.

Je t’offre donc ce poème qui relate l’éveil de Reiun :

« Dans le vent du printemps, j’ai vu
Une fleur de pêcher….
Pas l’ombre d’un doute
Elle tient bien à la branche. »

Bon chemin à toi.
Bon chemin à tous

Pourquoi Face au mur? Pourquoi ce blog?

Bonjour.

j’ai modifié la page expliquant le pourquoi de l’existence de ce blog, l’intention qui me pousse à le faire exister.

C’est le fruit de cette réflexion, constamment alimentée par ce que j’entends, perçois, lis, que je vous confie donc aujourd’hui, puisque je pense que ça fait au final l’objet d’un article dans la continuité des articles précédents.

 

Sur le net, de nombreux espaces existent maintenant où l’on peut échanger sur le bouddhisme, le zen, et autres pratiques de connaissance de soi.

Pratiquant zazen, la méditation du zen, depuis bientôt vingt ans, j’ai observé un malaise, croissant, au sein de ce milieu de pratique que je connais plus spécifiquement.

Il me semble aussi que l’expression de ce malaise, est souvent en soi un problème pour les personnes qui en souffrent.

Soit qu’elles n’arrivent pas à clarifier suffisamment leur ressenti pour parvenir à mettre des mots dessus.

Cela peut entraîner différentes conséquences : soit la personne considère qu’elle ne peut pas pratiquer, que cela n’est pas pour elle, et elle abandonne purement et simplement.

Soit elle pratique au sein d’un groupe, d’une structure, de façon régulière ou pas. Dans le meilleur des cas, elle trouvera une aide qui lui permettra de pratiquer avec sa souffrance, gràce à une écoute sensible.

Soit, dans le pire, elle se heurtera à des difficultés et malentendus, car sa souffrance sera trop difficile à entendre pour les autres, et fera peur. Au moins pire, le maintien dans la souffrance et le statu quo sera la conséquence, avec des situations conflictuelles récurrentes, et, dira-t-on, un transfert de la souffrance du cadre personnel au cadre de pratique, mais sans transformation intérieure.

Au pire du pire, ce sera l’exclusion, le rejet, sous des formes plus ou moins ouvertement exprimées, par toutes ou une seule personne.

Je ne parle pas ici du cas où la souffrance structurelle d’une personne consiste en vouloir prendre le pouvoir et la place, et monopoliser tout l’espace et le temps pour elle-seule : dans ce genre de cas, la mise à distance est légitime voire souhaitable.

Je parle ici de cas où il y a de toute évidence un problème avec la compassion, la bienveillance, l’écoute, au sein des lieux de pratiques censés protéger ces valeurs.

Ceci étant un constat personnel, mais aussi des récits que j’ai reçus et reçois encore où des personnes sont victimes d’agissements et d’attitudes de l’ordre de l’abus, la violence, le plus souvent sous des formes subtiles, mais néanmoins où le respect de la personne et de ce qu’elle est, est compromis, au sein d’une pratique où l’on pourrait s’attendre au contraire à ce que ces valeurs soient respectées. Agissements qui finissent par discréditer la pratique du zen et le bouddhisme.

Mon constat étant aussi, qu’oser la parole au sujet de ce genre de vécus, soulève de puissantes réactions, teintées de déni, voire de rejet, parfois marquées par encore une violence, ceci ne rendant pas les choses faciles : la personne qui souffre, se trouve alors très seule. Et bien souvent, l’on vient pratiquer pour résoudre des souffrances, si l’on repart avec une charge en plus, cela est-il aidant? Je ne crois pas, et je pense qu’on pourrait faire autrement.

Ma question de fond est : le bouddhisme ne souffre-t-il pas du préjugé positif qui lui est apposé, de religion ou pratique non-violente par essence? Et ce fait ne favorise-t-il pas les comportements d’emprise sur les personnalités vulnérables qui cherchent dans ce milieu, un peu d’amour et d’accueil?

Ce préjugé positif de non violence, ne crée-t-il pas toutes les conditions d’un déni majeur? Et ce déni, n’est-il pas le ferment le plus fertile pour la prolifération de cette violence?

Voilà mes questions de fond, elle sont valables au-delà du seul bouddhisme, mais c’est ce milieu dont je suis le plus témoin de façon proche.

Pour moi, il est évident que la violence ne peut se résoudre, comme toute souffrance, si on la nie. Reconnaître la souffrance, c’est, si l’on aime causer bouddhiste, la première des quatre nobles vérités. Nier la souffrance, nier la violence, c’est donc nier la possibilité d’accèder à la possibilité d’en être libre. Et je sens qu’il y a un réel problème avec cela aujourd’hui.

Donc j’ouvre cet espace pour une parole libre, non limitée au seul bouddhisme ou au seul zen et à leurs dérives, mais clairement ouvert à la possibilité de s’exprimer à ce sujet, de se dire, de poser des questions, chercher des réponses, se mettre en lien avec les autres, ceci dans un esprit de non- jugement et de respect mutuel.

Car il me semble fortement, que souvent sur l’espace transitionnel qu’est internet, beaucoup expriment ce qu’ils ne peuvent, ou ne veulent, ou les deux, dans des milieux de pratique, sans risquer de rencontrer des réactions de rejet telles que j’ai pu décrire plus haut. Ou en tout cas une absence d’écoute.

Il n’y a rien à protèger : la pratique, si c’est se dépouiller de soi-même, on n’a rien besoin de préserver, rien ne peut nous être pris. Donc il n’y a pas besoin d’agresser qui que ce soit. Ou d’éduquer à ce qu’est abandonner son ego à grands renforts de cris et coups de bâton, sous prétexte que ce sont des moyens habiles, pour justifier ce qui n’est rien que de la violence et l’incapacité de gèrer ses émotions.

J’ai constaté un intérêt croissant pour ce blog au vu des visites qui y sont faites. Merci pour cela. Ce n’est pas une fin en soi, mais sentez-vous libres d’intervenir, ou d’envoyer un message, c’est fait pour servir. Il n’y a pas d’histoire absurde, inintéressante, il y a les vécus de chacun, qui sont bienvenus tels qu’ils sont.

Ici on ne cherche pas de coupable. On cherche à comprendre, à s’éveiller un peu plus. On ne cherche pas non plus à nier les choses telles qu’elles sont, à se voiler la face.

Bien sûr, ne nions pas que sur le net, sur un support texte, on est dans la réflexion, parfois très analytique. Ok, on fait avec ça : on cautionne trop souvent la violence en empèchant de penser sur les choses, de prendre de la distance. C’est à mon avis une déviance trop fréquente que, au nom d’entrer dans des états de non-pensée, on cultive de la stupeur et de l’empèchement de penser. Ici ce n’est pas un lieu de pratique, mais qui sert à pouvoir réfléchir, échanger au sujet de la pratique, afin de l’aider. On peut dire que cela peut aussi être une pratique, finalement.

Mais que cette réflexion serve le Coeur, serve la Conscience, que cette réflexion soit mise au service non pas de penser pour penser, mais pour faire avancer les choses vers plus d’ouverture, pour aider ce monde.

Merci donc d’être ici.

Ce blog est un lieu d’accueil et de partage, puissiez-vous l’investir et le faire vivre comme tel, la porte est ouverte.

 

Fraternellement, et en toute amitié.

Zen et violence 2

Cela fait un moment que je laisse décanter les mots pour un second article sur le thème, sentant combien il y a  dire sur le sujet.

C’est revoir une amie du zen et écouter son témoignage qui m’a confirmé que le sujet était loin d’être épuisé.
Elle a rompu avec toute forme d’organisation centralisée, hiérarchisée et pyramidale, comme le sont la plupart qui gèrent le zen en Europe.
Après un cursus avec un enseignant connu dans le milieu, elle a pris une distance, parce qu’il cautionnait la position d’un responsable qui, comme elle nous l’a dit, a fait du mal à beaucoup de personnes, qui se prend pour un maître et qui s’est toujours considéré un peu comme cela, alors qu’il déconnait franchement dans sa vie personnelle.
Rien de très nouveau sous le soleil.
C’est le personnage masculin qui s’identifie à un maître qui a été mis en place et soutenu, et à côté, la parole d’une femme, n’a pas été entendue par le référent-révérend. Et comme elle nous l’a raconté, le maître n’a pas voulu entendre sa parole, celle de l’homme dominant lui suffisait pour juger d’une situation.
Donc, quel est le modèle prégnant dans le zen soto? Celui d’une société phallocrate? Ce qui est valorisé, est-ce la réalisation de la personne? Ou les attributs visibles du pouvoir?

Ensuite elle s’est tournée vers un autre centre de pratique. Quand le responsable ancien disparut, elle fut en charge de continuer à  faire tourner le groupe. Puis un jour vint une ancienne disciple, qui s’en était allée se former au Japon, après avoir été dans un temple connu pour sa rigueur formaliste en Occident.
Qui donc, pourvue du shiho, donc d’un attibut visible censé garantir quelque chose (mais quoi? La question se pose), lui fit comprendre que maintenant c’était elle la patronne.
Notre amie continua malgré tout à faire oeuvre de présence. Jusqu’au jour où, lassée d’être l’esclave de la maîtresse qui faisait la maîtresse, c’est à dire déléguait plein de choses à faire, même si ce n’était que préparer l’autel pour une sesshin, lui dit un jour qu’elle n’était pas disponible pour ce faire…c’est à dire rappela juste qu’elle avait une vie personnelle qui demandait aussi son attention.
Le tout finit par quelques coups de poings, la maîtresse zen en question s’emportant pour je ne sais quel motif futile, le tout étant l’aboutissement d’une tension croissante depuis plusieurs mois.
Notre amie, nous racontant parer les coups, lui dit entre deux coups de poings, qu’elle ne pouvait plus la considérer comme enseignante, vu sa façon de maîtriser ses émotions…inexistante…cette dernière s’emporta encore plus.

Nous pourrions donc penser que tout ça s’arrète là.

Hier, donc, nous sommes allés pratiquer dans son petit dojo. Un dojo sans maître, sans lignée, sans rien que zazen.
Et à la fin, un gars qui était là, me branche.
Il me demande de m’asseoir sur le rang en face, car il ne pouvait pas me voir en face.
Bon gars, je m’éxécute.
Puis il se met à me parler des règles, après m’avoir demandé depuis quand je pratiquais.
Comme la discussion n’était pas dans ma langue, beaucoup de détails m’ont échappé…peut-être heureusement.
Mais le truc, comme je le voyais commencer, s’est transformé en confrontation entre mâles.
Bien sûr, cela mettait en cause la position de la responsable, qui est une femme. Puisqu’il me demandait de me déplacer pour me mettre à tel endroit précis, puisqu’il me parlait de règles, m’interrogeait sur mon cursus de pratique. Puisqu’il prenait la parole avec des références sur un mode de fonctionnement très formel qui était aux antipodes de l’approche de notre amie responsable.
La réaction fut confirmée lorsque ma compagne voulut prendre la parole. Il l’interrompit en disant qu’il voulait finir de me parler, et qu’après il lui parlerait de ses chaussettes.
Mais sur le coup, comme la discussion n’était pas dans ma langue natale, je n’ai pas compris…mais quand je l’ai su, j’ai compris pourquoi le visage de ma compagne était alors devenu tout gris et sombre.
A la fin, sous prétexte de discussion, c’était une mise à l’épreuve dans la plus pure imagerie du zen de confrontation qui fait partie des caricatures mythiques du zen.
Mais c’était surtout une façon pour lui de se montrer tout en ne me rencontrant pas.
Tout portait sur les règles, questionner le formalisme en supposant en être libre, tout en ne l’étant pas du tout.
Mais à la fin, j’avais face à moi quelqu’un qui me posait une question mais qui ne m’écoutait pas. Qui voulait dire quelque chose lui, mais qui a caché cela derrière une question pour moi.
J’ai été naïf et trop gentil, comme bien souvent. Mais sans regret.
Mon seul regret, c’est que je ne pense pas qu’il m’ait compris. Voulait-il comprendre? Il ne voulait même pas entendre la parole des femmes, ce que je l’ai pourtant invité à faire.
A-t-il compris que quand on se connecte à son essence, on vit très bien avec les petites erreurs des autres?

A ce que j’ai compris, il a passé son zazen à comptabiliser les manquements des autres, les gasshos non faits, la responsable qui a croisé le dojo pendant qu’il était assis pour ouvrir la porte à quelqu’un qui partait , à écouter le bruit de mon pull que je réajustais pour mettre sous mes mains sans avoir fait gassho.

Donc cette pratique est-elle quelque chose qui amène à se connaître, ou est-ce continuer la prise de contrôle sur l’environnement?
A la fin, je me suis levé, parce qu’il voulait continuer une discussion qui tournait en rond. Il voulait qu’on voit qu’il était là, mais il ne voyait pas là où il était vu et entendu, et voulait m’imposer et nous imposer le rythme et le ton de la discussion.
Avant que nous partions, il m’a demandé à ce que cette discussion ne quitte pas le dojo. Cette demande m’a paru étrange : si l’on peut enfermer quelque chose dans un dojo, la liberté est-elle encore garantie?

Je l’ai rassuré sur ce point…mais je n’ai pas dit que j’en ferais un article sur le web….parce que je n’y avais pas pensé encore.

Toujours est-il que ces récits de notre amie, et le vécu que nous avons eu, ne me font pas présager de la bonne santé du zen soto en tant que pratique en Europe. Il y a un sacré boulot d’assainissement à faire pour le dépolluer de toute une imagerie phallique, de combattant pour la Voie, de tout un truc où un masculin guerrier se manifeste et réprime le féminin accueillant.

Pourtant Dogen a dit : « entrez, prenez le thé ».
Le zen pourrait être si simple, si tranquille.

Mais le silence, ne pas adhérer à des formes, c’est être face à soi-même.
Et pour certains c’est trop angoissant. Alors ils s’accrochent à plein de formes extérieures.
Et cela confirme ce que j’observe depuis des années : une certaine façon de pratiquer le zen, augmente les fixations mentales plus qu’elle n’en libère.

Donc attention à ne pas attraper les maladies du zen. Ni à les répandre. Ce serait sympa.