Zen et violence 2

Cela fait un moment que je laisse décanter les mots pour un second article sur le thème, sentant combien il y a  dire sur le sujet.

C’est revoir une amie du zen et écouter son témoignage qui m’a confirmé que le sujet était loin d’être épuisé.
Elle a rompu avec toute forme d’organisation centralisée, hiérarchisée et pyramidale, comme le sont la plupart qui gèrent le zen en Europe.
Après un cursus avec un enseignant connu dans le milieu, elle a pris une distance, parce qu’il cautionnait la position d’un responsable qui, comme elle nous l’a dit, a fait du mal à beaucoup de personnes, qui se prend pour un maître et qui s’est toujours considéré un peu comme cela, alors qu’il déconnait franchement dans sa vie personnelle.
Rien de très nouveau sous le soleil.
C’est le personnage masculin qui s’identifie à un maître qui a été mis en place et soutenu, et à côté, la parole d’une femme, n’a pas été entendue par le référent-révérend. Et comme elle nous l’a raconté, le maître n’a pas voulu entendre sa parole, celle de l’homme dominant lui suffisait pour juger d’une situation.
Donc, quel est le modèle prégnant dans le zen soto? Celui d’une société phallocrate? Ce qui est valorisé, est-ce la réalisation de la personne? Ou les attributs visibles du pouvoir?

Ensuite elle s’est tournée vers un autre centre de pratique. Quand le responsable ancien disparut, elle fut en charge de continuer à  faire tourner le groupe. Puis un jour vint une ancienne disciple, qui s’en était allée se former au Japon, après avoir été dans un temple connu pour sa rigueur formaliste en Occident.
Qui donc, pourvue du shiho, donc d’un attibut visible censé garantir quelque chose (mais quoi? La question se pose), lui fit comprendre que maintenant c’était elle la patronne.
Notre amie continua malgré tout à faire oeuvre de présence. Jusqu’au jour où, lassée d’être l’esclave de la maîtresse qui faisait la maîtresse, c’est à dire déléguait plein de choses à faire, même si ce n’était que préparer l’autel pour une sesshin, lui dit un jour qu’elle n’était pas disponible pour ce faire…c’est à dire rappela juste qu’elle avait une vie personnelle qui demandait aussi son attention.
Le tout finit par quelques coups de poings, la maîtresse zen en question s’emportant pour je ne sais quel motif futile, le tout étant l’aboutissement d’une tension croissante depuis plusieurs mois.
Notre amie, nous racontant parer les coups, lui dit entre deux coups de poings, qu’elle ne pouvait plus la considérer comme enseignante, vu sa façon de maîtriser ses émotions…inexistante…cette dernière s’emporta encore plus.

Nous pourrions donc penser que tout ça s’arrète là.

Hier, donc, nous sommes allés pratiquer dans son petit dojo. Un dojo sans maître, sans lignée, sans rien que zazen.
Et à la fin, un gars qui était là, me branche.
Il me demande de m’asseoir sur le rang en face, car il ne pouvait pas me voir en face.
Bon gars, je m’éxécute.
Puis il se met à me parler des règles, après m’avoir demandé depuis quand je pratiquais.
Comme la discussion n’était pas dans ma langue, beaucoup de détails m’ont échappé…peut-être heureusement.
Mais le truc, comme je le voyais commencer, s’est transformé en confrontation entre mâles.
Bien sûr, cela mettait en cause la position de la responsable, qui est une femme. Puisqu’il me demandait de me déplacer pour me mettre à tel endroit précis, puisqu’il me parlait de règles, m’interrogeait sur mon cursus de pratique. Puisqu’il prenait la parole avec des références sur un mode de fonctionnement très formel qui était aux antipodes de l’approche de notre amie responsable.
La réaction fut confirmée lorsque ma compagne voulut prendre la parole. Il l’interrompit en disant qu’il voulait finir de me parler, et qu’après il lui parlerait de ses chaussettes.
Mais sur le coup, comme la discussion n’était pas dans ma langue natale, je n’ai pas compris…mais quand je l’ai su, j’ai compris pourquoi le visage de ma compagne était alors devenu tout gris et sombre.
A la fin, sous prétexte de discussion, c’était une mise à l’épreuve dans la plus pure imagerie du zen de confrontation qui fait partie des caricatures mythiques du zen.
Mais c’était surtout une façon pour lui de se montrer tout en ne me rencontrant pas.
Tout portait sur les règles, questionner le formalisme en supposant en être libre, tout en ne l’étant pas du tout.
Mais à la fin, j’avais face à moi quelqu’un qui me posait une question mais qui ne m’écoutait pas. Qui voulait dire quelque chose lui, mais qui a caché cela derrière une question pour moi.
J’ai été naïf et trop gentil, comme bien souvent. Mais sans regret.
Mon seul regret, c’est que je ne pense pas qu’il m’ait compris. Voulait-il comprendre? Il ne voulait même pas entendre la parole des femmes, ce que je l’ai pourtant invité à faire.
A-t-il compris que quand on se connecte à son essence, on vit très bien avec les petites erreurs des autres?

A ce que j’ai compris, il a passé son zazen à comptabiliser les manquements des autres, les gasshos non faits, la responsable qui a croisé le dojo pendant qu’il était assis pour ouvrir la porte à quelqu’un qui partait , à écouter le bruit de mon pull que je réajustais pour mettre sous mes mains sans avoir fait gassho.

Donc cette pratique est-elle quelque chose qui amène à se connaître, ou est-ce continuer la prise de contrôle sur l’environnement?
A la fin, je me suis levé, parce qu’il voulait continuer une discussion qui tournait en rond. Il voulait qu’on voit qu’il était là, mais il ne voyait pas là où il était vu et entendu, et voulait m’imposer et nous imposer le rythme et le ton de la discussion.
Avant que nous partions, il m’a demandé à ce que cette discussion ne quitte pas le dojo. Cette demande m’a paru étrange : si l’on peut enfermer quelque chose dans un dojo, la liberté est-elle encore garantie?

Je l’ai rassuré sur ce point…mais je n’ai pas dit que j’en ferais un article sur le web….parce que je n’y avais pas pensé encore.

Toujours est-il que ces récits de notre amie, et le vécu que nous avons eu, ne me font pas présager de la bonne santé du zen soto en tant que pratique en Europe. Il y a un sacré boulot d’assainissement à faire pour le dépolluer de toute une imagerie phallique, de combattant pour la Voie, de tout un truc où un masculin guerrier se manifeste et réprime le féminin accueillant.

Pourtant Dogen a dit : « entrez, prenez le thé ».
Le zen pourrait être si simple, si tranquille.

Mais le silence, ne pas adhérer à des formes, c’est être face à soi-même.
Et pour certains c’est trop angoissant. Alors ils s’accrochent à plein de formes extérieures.
Et cela confirme ce que j’observe depuis des années : une certaine façon de pratiquer le zen, augmente les fixations mentales plus qu’elle n’en libère.

Donc attention à ne pas attraper les maladies du zen. Ni à les répandre. Ce serait sympa.

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8 réflexions sur “Zen et violence 2

  1. Tout est interdépendant… de même que les cris des animaux de la nature, de la planète, d’hommes, de peuples opprimés, plus encore la parole des enfants, depuis des siècles, la parole des femmes n’est pas plus entendue dans la vie sociale « moderne » de notre époque, que dans la vie spirituelle. Ou bien elle est étouffée ou bien elle est instrumentalisée, détournée, escamotée, sélectionnée, selon.
    La soi-disant « libération de la femme », est fausse, détournée, corrompue, ou pour une minorité de privilégiées au service du pouvoir, de la consommation, du sexe… etc, auxquelles est déroulé le tapis rouge, une liberté d’expression médiatique qui vire souvent au n’importe quoi. Et bien des femmes restent exposées à toutes les violences et discriminations… et à jamais dans le silence contraint. Quand aux femmes qui ont un certain pouvoir, elles sont parfois pires. Et la violence pas que physique, aussi psychologique, plus invisible et sournoise.
    La religion a fait des dégâts, on voit la boue du changement de civilisation… et apparemment des « maladies » dans les religions, la spiritualité même, dont on voit la violence.

    Dans le bouddhisme, ce n’est pas que dans le zen, même si inversement la femme semble très valorisée, il y a beaucoup de rêve.

    L’emportement arrive à tous. Je peux m’emporter pour une injustice, par révolte, rébellion, pour faire entendre une souffrance, ça m’est arrivé, on est très maladroits dans ces cas-là, mais jamais pour faire du mal. Et si malgré tout, on voit qu’on blesse les autres, il vaut mieux se retirer… en tant que pratiquant mais aussi valable pour un maître.

    Déjà s’occuper de la relation d’humain à humain… la réalité d’une femme, d’un homme…

    Et la vraie simplicité du zen, comme tu dis…

    Il peut y avoir aussi des relations magnifiques de maître à disciple, ou entre pratiquants hommes, ou entre pratiquants femmes ou homme et femme. Et les différences d’évolution ou hiérarchique, la barrière est peut être plus que mince, juste un décor, une paroi de sable. On apprend l’un de l’autre, l’esprit du débutant…

    Rares sont les espaces véritablement ouverts et prêts à entendre l’expression, l’aspiration, de toutes les femmes, leur vie, leur blessure, leur parole. Le Bouddha a eu besoin d’Ananda pour l’entendre, l’accepter davantage… Le Christ l’a recueillie directement avec beaucoup d’amour, d’humanité, proche et ouvert.

    Dans la réalité quotidienne et de notre chemin spirituel, nous rencontrons de simples humains pas des saints ou des saintes, mais aussi parfois malgré leurs leurs défauts, leur boue, des coeurs ouverts et aimants.
    Plus on parle de bouddhisme parfois, moins on en parle vraiment, car parler du bouddhisme, c’est parler de la vie, dans la vie de tous les jours avec tous les êtres et toutes choses.
    Même sans paroles, d’ailleurs… et dans le silence solitaire…

  2. Une chose est certaine, il est impossible d’attendre un comportement d’égal à égal dans quelques domaines que ce soit venant de la société japonaise, il n’y a qu’à lire un tant soit peu leur histoire basée sur la féodalité et la soumission..au seigneur, au chef , au mari etc etc…
    Les femmes ont peu de place, sauf par le prisme masculin…encore aujourd’hui ce n’est pas la majorité d’entre elles qui revendiquent haut et fort.
    La réussite et l’obéissance étant les composants les plus estimés, peu de place pour les faibles, les fragiles, les revendicatifs.

    Dans nos pays latins, pas beaucoup plus brillant..alors on du tout contourner, s’exposer bravement, démontrer 2 fois plus que les hommes et cela nous a donner une force et une habileté différente, parfois discréditée ou raillée mais bien réelle.
    L’homme et la femme sont le complément magnifique, chacun dans ses spécificités et différences mais unis dans le cosmos, quoi qu’il en soit.
    Naître femme est une chance extraordinaire à bien des égards, n’oublions pas que nous étions prises pour des sorcières au moyen-âge par notre capacité à engendrer la vie car il s’agit bien de cela, notre corps mûrit la vie et de plus, nous décidons maintenant quand et avec qui!!
    inconcevable pour l’homme de base qui par tous les moyens grossiers dont il dispose voudra réenchérir en affirmant brutalement une suprématie masculine qui n’aveugle que lui.
    A nous dans le quotidien de nous révéler belle, sensible, faisant progresser la société comme nous avons toujours su le faire ….en douceur…et sagesse pour le bien-être de tous, et pour que nos enfants vivent dans un monde meilleur. Cela importe plus que tout.

    La description des réactions et agissements de ton amie parlent de tout cela et aussi certainement de l’humiliation masculine vécue par cette disciple devenue despote à son tour, en réponse à des agissements brutaux, suivant le syndrome bien connu de la victime devenant bourreau à son tour.
    Toujours ce fameux refoulement et déni des émotions du zen mais…chut…cela n’est que le puissant égo à éliminer, ah ces occidentaux, ils ne comprennent décidément rien!!
    trop d’individualisme..c’est un peu simpliste, non? Il va falloir étayer votre argumentation…

  3. Cela me fait penser au Cavaliere inesistente de Calvino. Pour ne pas cesser d’exister, la nuit, pendant que les autres dorment, Agilulfo fait des pyramides des pignes, ou patrouille le camp pour vérifier les manquements au règlement, et fait caguer tout le monde, car c’est sa façon d’exister, lui qui n’existe pas. Ce type dont tu parles n’existe pas. C’est bien la preuve que, pour pouvoir arriver à comprendre que l’ego n’existe qu’en relation à son environnement, il faut commencer par en avoir un…

  4. L’humain utilise des tas de subterfuges conscient ou non afin de se sentir exister, comme celui de s’asseoir sur un coussin quotidiennement en mushotoku certes mais en cherchant tout de même à démanteler son égo , une façon de se protéger de la souffrance, des désirs, une fuite finalement?
    que nous soyons novice ou que nous ayons un titre quelconque, nous sommes égaux devant la vie et les émotions, la peur de vieillir, d’être malade et de mourir dans un état de décrépitude avancée, tout le refoulement inculqué par des années de pratique n’y changera rien.
    appelons cela comme nous le voulons, nous sommes très forts pour nous réfugier derrière des mots, des symboles, des rituels, une communauté religieuse, un Dieu ou un Bouddha ….
    Calvino l’a traduit à sa manière par les caractéristiques de ses personnages, d’autres se croient au dessus de la mêlée en étant dans le non-soi, la non pensée….bon…

  5. Citation d’une « Roshi » qu’a l’air sympa :

    « Avec équanimité, nous acceptons « ce qui est » et mettons un terme à nos tentatives de maîtriser l’inévitable et l’impertinent. Le bouddhisme parle des huit Conditions mondaines :
    la vie est gain et perte, plaisir et douleur, louange et blâme, renommée et mauvaise réputation. Quels que soient nos efforts pour attirer ou éviter l’un de ses constituants, nous les connaîtrons tous tour à tour. Chacun viendra et partira, tout comme chaque aspect de notre vie est en mutation constante. Nous ne savons jamais ce qui nous attend « au tournant » et cela peut nous mettre mal à l’aise, mais s’attendre à une stabilité ou à un contrôle entiers sur les évènements est irréaliste, et nous fera immanquablement souffrir plus qu’il ne faut. »

    Susan Murphy Roshi

  6. Bonjour,
    Pour réchauffer le coeur, à lire sur le site : « La Maison de l’inspir » – « 1 millions d’amis ». Droit au coeur de ceux du zen sôtô qui sont réveillés, vivants aussi.

  7. Les blogs, comme les champignons…. quand ça n’empoisonne pas, ça lasse. Trop de blogs tue le blog…. Quiiiii va commencer à fermer le sien pour donner l’exemple? Au risque de…. peut-être….. on ne sait jamais… « Fermer un blog, c’est comme se pencher pour ramasser une savonnette dans la douche collective » comme disait mon ami de zafu Hector Calamine.

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