Je prends l’air

Je prends l’air.
Oui, que faire en cette saison ?
Les mots, les réflexions, c’est bien. Mais il ne faut pas s’en arrèter là.
Donc je suis allé au jardin, ces derniers temps, et c’est pour ça que j’écris moins.
Comme je l’ai déjà formulé, je ne veux pas que ce blog devienne une aliénation, sinon ce sera une parole corrompue qui s’affichera sur l’écran. Je ne veux pas de cela, même si cela m’arrivera parfois sûrement. Il ne faut pas être présomptueux.
Ma question, permanente, et non résolue, c’est « comment être cohérent ». Comment aligner les actes, les paroles, et la pensée.
Donc ces derniers jours, j’ai profité du beau temps pour tenter de faire vivre le jardin chez nous.
Pour moi le zen est là aussi, c’est ça que j’aimerais faire vivre comme pratique réelle.
C’est bien, le coussin, des enseignements. Mais l’enseignement véritable, c’est dans la vie réelle.

Donc chez nous, nous avons créé une association, appelée Les Jardins de la Voie. Ca démarre gentiment, tout doucement. En fait je n’ai pas une énergie énorme pour la faire tourner, c’est plus ma compagne le moteur. Mais je sens que je ne dois pas forcer quoi que ce soit, car ça ne donne rien.
Nous y faisons une séance de zazen hebdomadaire, et ma compagne anime des ateliers de peinture-dessin, dont un particulièrement axé sur un abord de la peinture avec méditation, voix, mouvement. Une approche globale de l’Etre, pas un apprentissage technique.
Et moi, je fais vivre le jardin, je plante, des fleurs, je prépare le potager, et j’aimerais que ça prospère. Mais seul c’est pas facile.
Mon souhait serait de pouvoir accueillir des personnes. Il y a de la place, il y a aussi des maisons vides à retaper, mais faut vouloir vivre à la campagne.
Nous, l’avons choisi car ce choix nous paraissait cohérent avec notre pratique. Nous ne nous sentions plus de vivre entre quatre murs à quelques dizaines de mètres du sol.
Ce n’est pas forcément facile car la ruralité me semble bien désertée, surtout une image de carte postale, et au quotidien loin de tout. Pourtant je pense que c’est là que tout va se passer, que c’est là que la vie va se décider.
Pierre Rabhi est en train de devenir connu. C’est bien. Mais ce qui serait vraiment bien, c’est que son discours amène à vivre l’expérience.
Mais je ne vois rien de différent de ce qu’il dit par rapport à ce que j’ai senti par la pratique du zen.
Pour moi il y a urgence à reconstruire le lien à notre Terre, et reconsidérer qu’on l’a vue comme une immense mamelle toujours pleine et inépuisable…et que maintenant, si nous ne reconsidérons pas ce regard, elle s’épuisera et ne nous offrira plus rien.
Ce n’est pas qu’un problème écologique, matériel, agricole, économique ou politique, mais d’abord un problème spirituel, à mon avis.
Nous devons considérer notre Terre non plus comme un objet mais comme un sujet.
Je pense que c’est d’ailleurs la même chose pour nous. Nous devons apprendre à reconnaître le vrai sujet que nous sommes, notre Bouddha potentiel, notre être conscient, et pas seulement la façade que nous présentons, ce vernis social qu’on a construit pour se faire accepter, pour se croire acceptable.
C’est une révolution au sens profond, pas dans la lutte contre, mais comme le disait Deshimaru, un demi-tour du regard vers l’intérieur de soi.

Donc, oui, j’ai bouturé, planté, cherché des arbustes qu’on ne plante plus tellement, qui faisaient partie de notre écosystème autrefois. Qui donnaient bois, fruits, pour les humains, les animaux. Tout un équilibre subtil de l’homme avec son environnement. Donc une relation à vivre et assumer.
Aujourd’hui, on se distancie : on pense le réel, on le planifie sur papier, et on veut le plier à un désir construit sur des concepts, des produits d’étude réalisées « hors sol ». Mais tout ça ne marche pas.
Pourquoi chez moi je veux planter une haie, une haie bocagère ? C’est parce que je souffre de voir celles autour de chez moi défrichées par les agriculteurs, ou mal entretenues car ça leur coûte de l’argent et du temps. Qui du coup les laissent mourir.
J’entends et vois de moins en moins d’oiseaux…et ça me manque.
Donc, au lieu de rester dans la plainte, j’ai choisir d’agir là où j’en ai les moyens : chez moi.
C’est mon zen, et je trouve dommage que dans la pratique du zen comme je l’observe de loin, il n’y ait pas plus de préoccupation écologique. Ou de ce qui nous est proche : notre milieu de vie.
C’est, en tous cas, une de mes préoccupations, et c’est ma pratique du zen.
Je sais que plein ne reconnaissent pas cela en tant que tel.
Mais cette semaine, j’ai rafistolé un muret de pierre. J’ai mesuré le boulot que faisaient nos anciens. Je ne regarde plus de la même façon les murets des terrasses de culture. On ne voit pas le travail quotidien que faisaient nos anciens, la relation constante avec leur environnement.
Nous, sommes devant nos écrans, mais eux, étaient sans cesse dans leur environnement, en train de s’harmoniser avec.
Voilà ce dont je voulais parler ce soir.
De ce zen qui n’a l’air de rien, qui n’est pas fait de beaux atours bien arrangés ni de beaux enseignements bien déclamés, mais qui est celui qui peut aider la planète à vivre maintenant, et demain.
Un zen qui a l’air si ordinaire.

Cérémonie zen et humeur du soir.

Bonsoir.

Je regardais des blogs, et me disait : »merde, mon blog ne fait pas du tout zen ».
Non, je ne dis pas des trucs sur l’esprit, le non-esprit, l’explosion nucléaire de l’éveil, en plus ça ne pue pas la sérénité ici.
Je me demandais donc si c’était juste ou pas. Je lisais des super trucs sur la non-dualité, etc….et je me disais « mon pote, t’as l’air de quoi avec toutes ces histoires? »
Bah oui, ça flashe pas le Bouddha-Dharma qui t’assied en lotus à la troisième ligne, où t’oublies tes problèmes, tes parents, ton boulot, tes problèmes de fric, tout ce qui constitue les conditionnements qui te rappellent les limites du monde quand l’illimité te chatouille la conscience. Le truc où tu pressens le parfum du satori tout en prétendant que tu n’y es pas…le truc où tu te fais mousser avec l’éveil, car c’est excitant, ce truc, l’éveil…ça occupe!

En plus, pas d’enseignement super bien ficelé pour les foules, pas de trucs introspectifs, pas de techniques de méditation, pas de « comment que je croise les jambes et fait pour ne pas avoir mal et ne pas bouger pendant vingt minutes », pas de trucs qui font bouddhistes ou zen, qui font moine, qui font mec qui partage son expérience, vraiment. Pas de trucs sur la non-dualité qui te fait transcender toutes tes peines…je suis vraiment un gros lâcheur!
Voilà où j’en suis ce soir, et si vous vouliez que je vous soutienne, c’est rapé, là je vous prend à partie, car oui, qu’est-ce qu’on fout là??

Et je suis tombé sur une vidéo sur le net, où je vois des anciens copains du zen, qui font une super cérémonie.
Bien huilée, bien ficelée, bien rodée : personne ne bouge, ni ne moufte, tout le monde a son drapé qui tombe bien, les kesas jaunes montrent l’assemblée des anciens certifiés, les crânes brillent, les sons, les gestes sont synchros, il y a un discours qui révère toute la lignée, c’est une vraie cérémonie religieuse, oui, ça en jette.
Y a des anciens, y a des maîtres homologués, y a aussi un japonais, un vrai.

Mais le problème, c’est que je les vois, en ce lieu, et qu’en ce lieu j’y ai vécu plein d’autres choses : j’y ai marné et sué ma souffrance sur le coussin, j’y ai humé le parfum du Nirvana. J’y ai fait samu, j’y ai passé l’aspirateur, nettoyé les toilettes, fait la cuisine, porté le kyosaku. J’y ai cousu le kesa, j’y ai aimé et détesté, j’y ai déposé mon front et mes prétentions par terre, je me suis relevé, j’y ai compris mon illusion et un peu de qui je suis…aussi beaucoup de qui je ne suis pas. J’y ai perdu du temps, aussi gagné l’éternité. J’y ai connu mon amour. J’y ai vu et entendu la souffrance. Aussi les rires et la joie.
J’y ai mangé, j’y ai chié, j’y ai été emmerdé, j’y ai fait chier les autres avec mes problèmes, j’y ai aidé sans retour, j’y ai lu, j’y ai entendu la pluie, senti le soleil, entendu les oiseaux le matin, le bruit de la cafetière de l’immeuble à côté …j’y ai entendu prècher le dharma, entendu Dogen, Shakyamuni…je les ai respiré. J’y ai posé les questions au maître. J’y ai compris, j’y ai ignoré. J’y ai chanté. Je m’y suis fait des amis. J’en ai aussi perdu. J’y ai été, en ce lieu.

Et là, je regarde cela, et je me sens mal à l’aise, ce trouble qui me saisit les tripes.
Ils sont tous impeccables, mais je ne sens rien de vivant dans tout ça. C’est grave, je sens une concentration tendue, et ça me fait presque mal. Je n’arrive pas à écouter les mots des enseignements, ça ne me touche pas.
Les visages sont trop graves, et je suis désolé, je me fais trop chier!
Alors pourquoi me faire du mal avec tout ça, me direz-vous?
Mais c’est parce que ces visages, je les ai connus. Je les ai vus. j’ai touché ces chairs, entendu ces voix. Je me suis assis avec eux.
Je les ai aimés, même si certains ont pu me faire souffrir. Certains aussi ont dû souffrir de moi. Je n’ai aucun mérite, je ne le fais pas exprès d’aimer les gens, je préfère ça à la haine, quitte à déguiser un obscur besoin d’être aimé.
Je vois ces maîtres, si sérieux, alors que je me suis retrouvé à côté de certains d’eux au bar du temple, et ça déconnait un peu plus! Aussi ces pratiquants, je sais qui ils ont pu être, et je ne comprends pas qu’ils deviennent cela. Si sérieux, si graves. Si compassés, si figés.
Tout cela est un spectable fabriqué et répété, et la vie y a disparu. Elle n’a même pas disparu : elle ne surgit pas.

Peut-être voudrais-je être avec eux? Et suis-je obscurément jaloux?
Peut-être, oui.
Mais je crois plutôt que j’ai les tripes en vrac de voir enrégimenté quelque chose que j’ai tant senti plein d’amour, de vie, de liberté, plein de la souffrance prête à se subvertir elle-même en éveil, avec le petit coup de pouce qui renverse la conscience en un instant.
Peut-être je sens la même chose que quand je vois un champ passé au désherbant, ou une haie arrachée définitivement. Le sentiment qu’on stérilise une nature qui serait fertile sans effort.
Mais qui suis-je pour juger?
En fait, je connais trop ce qu’ils peuvent vivre, leurs difficultés, les faiblesses qui se cachent derrière cette prestance, leurs amours, leurs maladies, leurs peurs…qui pourraient être les miennes…et je trouve que ça éloigne tant de la vraie réalité de la vie!
Mais que dire, s’ils croient que c’est juste, que c’est la vérité…de quel droit puis-je me permettre de penser que c’est un grand masque que tout le monde se met?
Je ne veux pas trancher. Trop facile.
Mais oui, ça me rend triste, car je sais qu’on a pu, avec certains, connaître des moments de joie sincère et surtout, simple. Où le soleil et le vent nous suffisaient pour se sentir vivants.
Là je ne sens pas les regards vivants, vibrants. Je ne sens pas une sérénité qui vient de l’intérieur.
Je sens l’hyperfabrication de tout ça, c’est de la mise en scène.
C’est un spectacle et je m’y ennuie, car il ne s’adresse pas à mon coeur.

Voilà, je ne vous tannerai pas plus longtemps avec ma petite crise du soir.
Je me demande si tout cela aide vraiment le monde, c’est ça qui me tracasse le plus, en fait.
En tout cas ça ne m’aide pas, je ne sens pas le vivant s’épanouir en moi, ma poitrine se dilater, mon ventre se réchauffer, non, je ne sens pas tout ça. Je ne veux pas me mentir.

Bon, j’écris tout ça alors qu’au départ, j’étais parti sur le fait que l’article le plus lu ici est celui sur bouddhisme et violence. Aussi toutes les réflexions notamment sur les femmes, leur place, la violence qui leur est faite, et le chemin qu’on peut faire avec ça.
Je pense que tout ça est lié : je ne sens pas un féminin qui répand sa bonté, sa chaleur et sa lumière ronde et généreuse. Je sens surtout contrôle, froideur, et absence de spontanéité. Mais pas un calme profond, il est fabriqué.
Le silence est trop bruyant dans tout ça.

Je n’oublie pas tous les thèmes qui se profilent derrière les contributions qui viennent ici. C’est en devenir, il y a des questions importantes, au moins pour moi.

En tous cas, je crois que je vais m’écouter un morceau de vieux rock des années 70. C’est peut-être moins classieux voire ringard, mais j’aime ça et ça me fait vibrer le coeur.
C’est clair que ça fait pas zen de parler comme ça. Pas zen officiel ni zen bien emballé, pas vrai zen soto estampillé.
Mais c’est mon zen, et si tu trouves pas ça cool, rien ne t’oblige, car je ne préside aucune église.
Mais c’est mon zen, qui en fait n’appartient à personne.
En fait, ma souffrance n’est-elle pas de voir tous ces gens souiller la place où j’ai tant aimé, tant souffert, tant espéré, tant desespéré, par tant de présentation d’éveil surfait, fabriqué, et compassé?
Oui, je suis dur. Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c’est que pour aller là , j’ai tout quitté pour ça. Je vois juste que j’ai un peu de boulot pour accepter que tout cela, en fait vit en moi, le meilleur comme le pire.

T’as raison, en fait, personne ne peut rien souiller de tout ça : ils se sont assis là avec leurs beaux habits et leur air sérieux, parce qu’un jour j’ai choisi de laisser la place vacante.

T’as raison : le zen ne m’appartient pas.
Oui, t’as raison de me rappeler à l’ordre : il y a des jours où je me prendrai bien pour quelqu’un qui pratique le zen!