Le Bouddhisme du Bouddha

Ces derniers temps, je me suis égaré dans la faune internet, dans les filets d’une file de discussion s’appelant « le bouddhisme du Bouddha ».
Ce que j’y ai rencontré (et ceux que j’y ai rencontré), m’a interpellé sur la nature de ce qu’on veut dénommer par « bouddhisme », et surtout ce qu’on veut en faire à ce jour.
Une amie me disait tout récemment son désenchantement concernant le zen tel que les représentants officiels veulent nous le proposer sous sa forme actuelle…mais voulant savoir à quel moment nous méditons pour le faire à distance avec nous. Sentiment de déconnexion, mais désir d’être reliée à une communauté de pratiquants au-delà de la distance physique.
A ce titre, allez voir Nicolas sur shidengsangha.be/zentv.html , le dimanche soir à 20h30 il propose une méditation en ligne dans cet esprit de se retrouver ensemble malgré la distance.
Donc je me suis retrouvé sur ce groupe, qui veut causer du bouddhisme du Bouddha. Quelqu’un posait une question sur la relation de maître à disciple, avec un lien avec une vidéo d’une pratiquante du zen que j’ai connue, parlant de son maître que j’ai aussi connu. Une apologie en bonne et due forme.
Je n’ai pas su résister au désir de dire ce que j’en pensais, quant à mon sentiment d’une excessive idéalisation, une vision totalement romantique du truc. D’ailleurs, et je suis mauvaise langue, pour moi c’est de la promotion publicitaire pour cet homme, avec tout mon respect. Mais je pense qu’on est rentré dans une dynamique de marchands du temple…quoiqu’il s’agit plus de temples de marchands. Oui, je suis dur, mais je vois l’évolution depuis vingt ans, et faut pas me raconter d’histoires, l’esprit a bien changé. Et les médias sont une super vitrine, surtout que le bouddhisme bénéficie d’une image positive auprès du grand public. Ce qui est exploité par certains.
Concernant la relation maître-disciple, je pense qu’on vit en plein mythe depuis bien longtemps, et que notre défi d’aujourd’hui est justement de créer les formes pour la transmission du cœur de la réalisation de cet esprit auquel on aspire, adaptées aux contours du monde qui est le nôtre.
L’accueil que j’ai eu sur la file de discussion dont je parlais m’a battu froid : j’ai été ramené dans mes pénates de zenistes, à savoir ici on parle vrai bouddhiste, c’est-à-dire theravada, et tous les autres sont déviants quant à la compréhension du vrai dharma originel. Mange ça, et fais pas trop de vague.
Mais qu’est-ce que le dharma originel ?
Le Bouddha a-t-il prétendu détenir une vérité qui supplanterait celle des autres ?
Le bouddhisme a-t-il besoin d’être protégé de quelque chose, et si c’est le cas, contre quel danger de périssabilité, contre quoi qui le corromprait de quoi ? Contre la menace de quelle identité ?
Si le bouddhisme réalisé, c’est cesser de s’identifier à ce qui croit en la substance solide du moi, en la solidité de murs égotiques, donc susceptibles d’être détruits, envahis, abimés, agressés, alors qu’est-ce qui peut encore être menacé ?
Autant dire que j’ai trouvé l’accueil plutôt froid, et encore suis-je capable de composer avec l’humain, ses fluctuations, et comprendre qu’on puisse me trouver chiant, car je peux l’être.
Mais autant je m’interroge sur ce qui fait que quelqu’un, quelques uns, s’investissent d’un rôle de protection de ce quelque chose appelé la Doctrine, l’Enseignement, avec plein de majuscules partout. Mais quels sont les critères qui permettent à qui que ce soit de s’investir de la légitimité, déjà de parler du bouddhisme du Bouddha, et a fortiori de juger quelqu’un d’ignare sur la question ?
Autrement dit, d’où vient l’autorité spirituelle à cet égard, et quelles sont ses limites dans la relation à autrui ? Et surtout, l’expression de cette autorité ne sert-il pas surtout bien souvent à masquer un immense doute sur la validité de ce qu’on transmet quand on parle de bouddhisme, de Doctrine ? Et cela ne sert-il pas à éviter d’affronter le fait qu’on a encore utilisé un enseignement pour la ramener dans sa boîte à générer du concept, avec ce truc encore plus pervers qu’on croit avoir compris comment être libre de l’esprit conceptuel….sauf qu’il nous manipule de façon encore plus subtile : il s’est déguisé en pratiquant du Dharma, le gros malin ! Et il veut virer tous les petits mickeys qui n’ont pas « «compris », maniant les citations de la Bible bouddhique, canon pali ou autres, comme des sabres tranchants l’ignorance.
Mais les mots peuvent tuer, même l’enseignement peut-être utilisé pour tuer. Enoncer une citation, livre un extrait de livre, même si ce qu’on en sort est vrai, si ça ne regarde pas la réalité de l’Autre avec qui l’on parle, si l’on n’écoute pas sa réalité, son illusion, et ce qu’il cherche à rencontrer, et si on n’écoute pas le silence en soi qui permet d’ouvrir l’espace de la rencontre, alors on notre robe de moine, notre connaissance, même notre pratique, sont une mascarade pour dorer notre blason égotique. Et l’on rate l’essentiel de la transmission.
De ce que j’ai lu et compris, il me semble que le Bouddha n’avait pas un prêt à penser à lancer à la tronche du premier venu pour lui faire comprendre qui c’est le boss, qui c’est celui qui connaît la réalité ultime, et qui est capable de te la formuler et de t’en mettre plein le cigare de l’expression de la réalisation.
Au contraire, il me semblait qu’il avait plutôt le champ large, assez pour prendre chacun où il en était, comme il était, et à partir de cette matière, la modeler, la pétrir, pour lui transmettre le truc qu’il a compris et qui a changé sa façon de voir le monde. Et si on pétrit trop, ça perd sa forme. Pétrir, faut y aller doucement, avec sensibilité.
Lors d’un échange où je n’ai pas résisté à exprimer ce que je pensais de multiples saillies anti-mahayanistes, où il m’était évident qu’elles étaient faites surtout à partir de grandes méconnaissances de la diversité qui y existe (je trouve qu’il vaut alors mieux s’abstenir, et qu’on ne valorise pas le courant duquel on se réclame en dénigrant les autres, mais en puisant dans son fond pour montrer là où il a de la valeur), je me suis fait rétorquer que concernant l’enseignement (pardon, l’Enseignement), le Bouddha était plutôt « sec » dans sa façon de répondre avec ceux qui étaient un peu à côté de la plaque.
Donc, comme je fais souvent quand je vois une telle conviction s’exprimer, alors que ce que je sens n’est pas du tout en accord, je prends un bon vieux bouquin de référence. J’ai donc sorti « la philosophie du Bouddha », de M. Wijayaratna…autrement une bonne référence, valable pour toutes les traditions.
Et qu’y vois-je ? Un sutra relatant une entrevue du Bouddha avec quelques brahmanes, étant venus lui demander son avis. On n’y voit à aucun moment le Bouddha leur dire « eh les gars, vous êtes des tanches, mieux vaut vous barrer d’ici, vous n’êtes pas capables de comprendre vu ce que vous pratiquez, parce que moi j’ai trouvé bien mieux… »…non. Par contre, il les écoute, il ne critique à aucun moment leur cadre de pensée…et, il se livre, comme fréquemment, à une subtile maÏeutique : il les emmène à partager son mode de pensée, il les invite à voir ce qu’il voit, mais en comprenant par leur propre analyse logiqe.
J e n’y ai vu à aucun moment du jugement, ni qu’il considérait qu’il y avait un corpus d’enseignement qui serait comme le programme universitaire à connaître et recracher par cœur. Surtout que les brahmanes, ils devraient en brasser, de la discussion doctrinale et philosophique. Mais je vois surtout un homme qui ramène d’autres hommes à leur expérience subjective de la réalité, à confronter des façons conceptuelles de voir le monde, à une façon expérimentale, expérimentée, de percevoir le monde. Autrement dit, il ne dit pas que ce que les autres pensent est erroné au sens d’un jugement de valeur, par contre il amène à voir la validité de ce qu’il énonce, par l’expérience…et là, soit le mode de pensée précédent reste valide, soit il n’a plus d’utilité…et donc on l’abandonne sans regret, voire même sans y penser. Mais il n’y a pas d’exclusion.
Donc j’en ai conclu, que l’on voyait vraiment ce qu’on voulait voir, en revisitant l’enseignement du Bouddha. Mais alors, cela veut-il dire que ce que pense l’autre est faux ?
Je crois que le problème n’est pas là. Il est dans le fait que le bouddhisme parle d’une expérience, totalement subjective, et tous les mots posés dessus, y compris le canon Pali, ne font que tenter de circonscrire une expérience intime, subjective, donc inobjectivable. On peut en parler, mais les mots ne font que désigner les objets de quelque chose qui n’a plus de lien de subordination avec un objet.
Et que cela est une expérience subjective, personnelle, et que la comparer à celle d’un autre est en fait vain et sans aucune utilité.
On pourra dire que les références telles que le Canon Pali sont une compilation de critères qui donnent des repères pour pouvoir avoir des références dans son expérience propre, mais je soupçonne quand même qu’après la mort du Bouddha, la récupération de son enseignement original et singulier, l’a été dans un cadre très hiérarchisé et monastique. Autrement dit que ce qu’il critiquait du brahmanisme, à savoir ne pas donner une autonomie spirituelle à chacun, pour qu’il soit dépendant d’autorités, a rattrapé le bouddhisme.
Car on ne me dira pas que le système monastique, dans de nombreuses traditions, n’est pas marqué par une forte charge de patriarcat et de hiérarchie. Et qu’il faut voir ce karma-là à l’œuvre. Car je crois que c’est une question cruciale aujourd’hui que le bouddhisme est entré dans nos sociétés occidentales : veut-on encore un nouveau système féodal qui pense pour nous, ou veut-on vraiment de l’émancipation ?
Il faut vraiment se poser la question. Et trop souvent je trouve que tout est fait pour que surtout ces questions ne puissent pas se poser.
Pour en revenir à ce que je disais sur le fait qu’à mes yeux le bouddhisme est avant tout une expérience subjective, vivre, c’est vivre, mais le dire permet-il de sentir de quelle expérience il est question ?
Le Bouddhisme du Bouddha, ce n’est pas protéger de vieux bouquins poussiéreux avec des souvenirs de guerre d’il y a 2500 ans. Rien de plus pour créer une nouvelle orthodoxie conservatrice : notre monde a-t-il besoin de cela ?…Non, il s’agit de vivre dans la réalité de ce monde l’expérience dont parle Shakyamuni, et savoir la reformuler avec nos mots d’aujourd’hui, et surtout des mots à la portée de tous. Cela n’est pas vulgariser les choses, ni renier la tradition, mais savoir la questionner, et en montrer l’universalité.
Surtout dans un temps où l’on se raccroche aux formes extérieures pour échapper à l’angoisse de la perte, et à la confusion que nous pouvons éprouver dans ce monde mouvant, mais qui est là, à assumer.
Au vu de tout cela, je me rappelais Dogen, qui, quand on le questionnait, disait au gens : « venez, et prenez le thé ».
C’est ça, je crois, le bouddhisme du Bouddha : un truc bien plus simple que ce qu’on veut bien croire, où on s’assied, et on discute paisiblement, même de ce qui fait mal. Comme perdre, mourir, faillir….la vie réelle, quoi !
Le bouddhisme du Bouddha n’appartient à personne, pas même à ceux qui l’enseignent. Ceux qui l’ont compris, ont l’humilité de servir le thé à ceux qui viennent les voir, et de les aider sans les dénigrer…et les aident à voir où leur lumière est allumée, au lieu de les effrayer en leur montrant là où ils sont obscurs.
Et d’autres croient qu’il y a un quelque chose à comprendre qu’on pourrait saisir et dénommer « bouddhisme du Bouddha », et qu’on pourrait enseigner à d’autres, ou qui pourrait servir de référence pour décider de qui a compris ou pas…sans voir qu’ils projettent leurs propres ombres.
Et nous tous, moi, vous, pouvons tomber dans ce piège de la prétention spirituelle.
A la fin, le bouddhisme du Bouddha, tout le monde peut en parler, car il n’appartient à personne.
Comme quelqu’un l’avait écrit (et elle avait une chance sur moi, celle de ne pas être une hérétique du zen-bien que je ne me considère pas comme ayant une identité « zen »), le Bouddha n’était pas bouddhiste, pas plus que theravada…pas plus que zen ou bouddhiste tibétain ou autre chose.
Donc qu’est-ce que le bouddhisme du Bouddha, et qui a la légitimité d’en parler ?
Je ne sais pas.

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