Le bouddhisme du Bouddha 2

J’assiste récuremment à des controverses sur le net, qui répètent les ancestrales querelles entre Mahayana, Theravada, etc etc….
Déjà, cela ne me paraît aucunement intéressant. N’est-ce pas un vrai luxe bourgeois que de s’approprier des controverses qui viennent de très loin et de très longtemps, plutôt que de chercher quelle est la racine de cet enseignement, qui fonctionnerait quelles que soient les conditions de temps, de lieu ? Bref, ce qui permet d’aller au-delà des conditions.
S’arrèter, faire silence, pourrait nous réunir. Mais non, il y en a qui soulèvent ce qui différencie au lieu de ce qui réunit.
Mais il s’avère que ces débats (ou parfois le débat est fort absent, mais qui s’apparente à un écharpage en règle pour montrer qui est le plus fort en gueule), se répètent.
Je me demande donc, quelle est la quète qui est derrière le fait de s’approprier ces histoires anciennes qui ne sont pas nôtres ?
Alors une réponse évidente a priori, c’est la recherche de continuité à travers les âges, et l’assurance d’une cohérence de cet enseignement.
Je crois qu’en fait, il y a un fossé culturel immense entre nous occidentaux, et les orientaux concernant le vécu d’une pratique spirituelle, et que nous avons justement besoin de repères.
Et aussi une immense ignorance et d’énormissimes projections faites sur ce bouddhisme qui nous interpelle tant.

Je voulais donc partager avec vous un extrait d’un livre sorti récemment, que je vous recommande chaudement.
Il s’agit d’ « initiation au bouddhisme », de Guillaume Ducoeur, aux éditions Ellipses.
C’est déjà pointu comme initiation.
Par contre, il donne tout plein d’éléments éclairant le contexte de naissance du bouddhisme, et son développement dans les siècles qui suivirent, et démythifie énormément de points sur lesquelles nous vivons sur des préjugés culturels anciens, et des images toutes faites depuis très longtemps.
Images souvent très actives dans nos façons de percevoir cet ensemble sommes toutes complexe et multiforme, donc je trouve œuvre utile, même si c’est un peu intello comme démarche, que de faire au maximum pour démonter les préjugés qu’on peut avoir.
Et se rendre compte que les choses sont bien moins binaires et monolithiques qu’on croit, mais tellement plus nuancées, et cela car il y a eu des raisons à cela qu’on ne connaissait pas.
Et que, si l’on peut, c’est bien de connaître, pour cesser de se fabriquer des chimères.

« Les fondements de la doctrine bouddhique »

Les sutras et les vinaya ne renferment pas d’exposé systématique de la doctrine bouddhique car ces textes sont le résultat d’un long travail d’agencement d’éléments doctrinaux, parfois fort disparates et contradictoires, que des bhikku érudits entreprirent au cours des siècles. Dire que le Bouddha avait pour « pédagogie » de dispenser un enseignement graduel en fonction des auditeurs auxquels il s’adressait, c’était avant tout pour ces savants pallier au foisonnement de paroles attribuées au Bouddha qu’il leur fallait mieux prendre en considération, trier, classer et agencer au mieux. Les différents épisodes biographiques du Bouddha, qui pour la plupart, sinon tous, sont des restitutions ou des constructions après-coup de sa vie afin d’illustrer sa doctrine, révèlent plusieurs strates d’agencements. De ce qu’enseigna le Bouddha, nous ne le savons guère avec exactitude. Il est certain que les mots qu’il employa pour parler de sa découverte sont perdus à jamais. Ce qu’il en reste aujourd’hui est l’aboutissement de plusieurs générations de disciples qui ont transmis l’essence de la doctrine du fondateur selon leur propre compréhension et expérience qu’ils en ont eu. Il ne faut pas oublier, en outre, que nombreux parmi les convertis au dharma venaient de milieux confessionnels différents et qu’ils se faisaient donc une certaine conception de la doctrine bouddhique en surimpression à leur ancienne croyance.
Si l’on s’en tient au récit dit abrégé de l’Eveil tel qu’il est conservé dans les sutra des Theravadin et des Sarvastivadin sous deux recensions légèrement différentes, il en ressort que la finalité première de la doctrine du Bouddha visait à l’Extinction (nirvana) de l’existence à la délivrance de la naissance, de la vieillesse et de la mort et que toute notion de loi de rétribution des actes n’entrait pas directement en ligne de compte. L’acquisition de cette Extinction absolue devait avoir lieu au moment de l’Eveil (bodhi). Par ailleurs, aucune méthode n’est mentionnée ou même préconisée dans ce récit. C’est probablement à partir d’une telle tradition ancienne que des savants bhikku auraient composé une version glosée afin de préciser les fondements de la doctrine et la méthode d’obtention du nirvana. Cette version longue de l’Eveil est celle que nous trouvons habituellement dans les différentes biographies du Bouddha des écoles du sthavirayana et du mahayana. Bien sûr, nous pourrions toujours supposer que ce récit ancien n’avait pas besoin d’être explicite puisqu’une grande partie de la transmission se faisait oralement de maître à disciple. Mais là encore, il convient de se demander pourquoi toutes les écoles anciennes ont ressenti le besoin de préciser, à un moment donné de leur histoire, les fondements de la doctrine, les pratiques méditatives et les préceptes éthiques s’y rattachant. Tout porte à penser, à la lecture des textes de ces anciennes écoles bouddhiques, que la délivrance du samsara, des renaissances et des re-morts, relevait d’une prise de conscience subite, d’un éveil à la réalité, celle découverte par Siddharta Gautama. La doctrine bouddhique primitive devait certainement être une gnose, à l’égal des doctrines sotériologiques conservées dans les plus anciennes Upanishad, mais à tendance matérialistes. Qu’il fait fallu par la suite au Bouddha mettre en place une discipline et une méthode pratique pour tous ceux qui n’avaient pas la même détermination et le même passé gnostique et ascétique que lui, cela se conçoit aisément. Plus les convertis étaient extérieurs au monde de la gnose et de l’ascétisme, plus le chemin pour atteindre l’Extinction se devait d’être détaillé et recouvrir aussi bien le domaine de la concentration mentale que celui de la morale. En fonction des capacités de chaque individu, le chemin devait être plus ou moins long à parcourir.
Au vu des combinaisons possibles entre les canons des différentes écoles du sthavirayana, il semble que celles-ci aient puisé à un fonds doctrinal commun. Mais en l’état, ce dernier ne peut remonter guère plus haut que le 2e siècle av. J-C. Ce qui leur est commun repose, pour l’essentiel, sur les quatre nobles Vérités, le chemin à huit membres et la théorie de production conditionnée énoncés lors de la mise en mouvement de la roue de la doctrine à Varanasi. Tout le travail des érudits fut de concilier cet trois théories, qui ne reposent pas sur les mêmes substrats, afin d’élaborer une doctrine qui se tienne et qui soit la moins contestable possible. Toute faille dans l’exposition de la doctrine était autant d’occasions pour les membres du sangha de douter et de nourrir des désaccords mais aussi et surtout, pour les maîtres d’autres écoles sramaniques et pour les brahmanes, de la réfuter. Les traités et les commentaires philosophiques et métaphysiques rédigés tout au long des siècles par d’éminents savants bouddhistes montrent combien le dharma était demeuré vulnérable et réfutable notamment au sujet du refus d’admettre un principe personnel (atman) ou vital (jiva).
Initiation au bouddhisme, G. Ducoeur, Ed Ellipses P.207-209

On peut donc voir que la réalité est plus complexe et fine que ça en a l’air, et qu’il y a eu en fait bien des montages et remontages pour créer une cohérence doctrinale à ce qu’on appelle bouddhisme. La revendication au canon pali étant l’aboutissement ultime.
Le mahayana a lui aussi participé, en faisant dire au Bouddha des choses qui ont en fait été fabriquées de toutes pièces.
Mais ce que j’en conclus, c’est qu’en fait, le vrai dharma, la vraie réalisation, c’est une investigation intime et personnelle, et que la relation directe de personne à personne a son rôle à jouer. Et tout le reste est littérature.

Donc je finirai par recommander, de toujours lire avec distance : la pratique, c’est de donner son attention à ses perceptions, et sensations. Lire avec ses tripes, avant que de lire avec sa tète.
Et surtout, ne pas oublier que la réalité se vit avant tout avec tout son être, pas avec ses yeux, ses pensées, son mental.

Je me demande quel bouquin le Bouddha avait avec lui pendant ses six ans d’ascèse !