Etre nonne ou moine dans le zen

Bonjour à toutes et tous.

J’ai une correspondance de loin en loin avec l’un des lecteurs de ce blog, qui questionnait la question de l’identité de moine (et donc nonne) dans le zen.
Pour préciser le contexte, j’ai reçu l’ordination de moine par un successeur de maître Deshimaru en 1997. Ma compagne qui partage mes jours, a reçu aussi cette ordination.
Et le lecteur qui me parle, j’espère qu’il ne m’en voudra pas de trahir cette information, mais je le laisse dans l’anonymat, vit aussi avec une nonne dans le zen. Ordination que lui n’a pas reçue.
Je songeais à lui faire une réponse personnelle, même si j’avais déjà commencé, mais je pensais que ce sujet était utile à être partagé, ce qui est l’esprit de ce blog au départ. Car je pense que ces questions concernent pas mal de monde.

En substance, je lui avais écrit (nous parlions zen et punk!): « …je dirais que le punk est plus proche de l’esprit taoïste (mais le zen c’est du bouddhisme taoïste), de ce côté libertaire. Je pense que le modèle monastique est aux antipodes de ça, par contre les ermites oui [sous-entendu: les ermites sont proches de ce côté libertaire] »
A cela il m’a répondu: « le fait d’être moine est lié au modèle monastique. J’ai du mal à comprendre comment tu as pu devenir moine. Cela m’étonnerait beaucoup par exemple que XXXXXXX se fasse ordonner un jour. »
J’ai donc répondu que mon ordination de moine était une manifestation évidente de ma foi dans le fait de continuer la pratique de zazen.

Cela lui a donc suscité la réponse suivante, sur laquelle je voulais poursuivre et développer plus en détail mon argumentation:

« […]c’est comme si pour le toi le fait d’être moine ne renvoyait pas obligatoirement à la vie monastique. Je sais bien qu’il existe dans le zen des moines errants non rattachés à un monastère mais ils sont plutôt rares, non? OK il suffit que ça existe.

J’ai beau vivre avec une nonne. J’ai du mal à comprendre. Pour elle aussi c’était de l’ordre de l’évidence. Pour moi ça n’a rien d’évident. Ca viendra peut-être ou ça ne viendra peut-être pas. On verra. »

Pour comprendre tout cela, il faut simplement avoir quelques connaissances de l’évolution du zen en France. Et des différences de représentation sur ce qu’est être un moine zen, et depuis la grande rejaponisation du zen soto qui a été opérée depuis les années 1998-2000, toute une imagerie à ce sujet a été construite, pour ne pas dire reconstruite.
Je tiens d’ailleurs à rappeler que les opinions que j’exprime sont totalement personnelles, que je parle au nom d’aucune organisation, seulement en mon nom propre et que c’est un point de vue subjectif, avec lequel on peut ne pas être d’accord, mais que je m’autorise à énoncer sur ce support dont je suis responsable. Donc si elles sont discutables, elles sont le fruit de mes conclusions personnelles à partir de mon expérience vécue. Ce qui veut dire que je pèse mes mots quand j’exprime mes arguments, ils s’appuient sur plusieurs années de vécu, et aussi de digestion de ce vécu.

Déjà, concernant le point portant sur la vie monastique, lorsque j’étais ordonné, il n’y avait aucune « vie monastique » proprement instituée. Le seul temple connu actif dans la lignée de Deshimaru était la Gendronnière, il y avait des permanents, l’obligation d’être moine n’étais pas une condition, et le fait est que les permanents qui y résidaient étaient souvent des gens au RMI, bref des gens avec un soutien financier leur permettant de financer leur séjour. Peu onéreux, mais néanmoins dépendant d’un système. Soit on a des revenus suffisants pour ne pas travailler, soit on avait une situation d’aide sociale.

Cela m’a toujours questionné sur la validité de ce modèle non reconnu comme il peut l’être au Japon où les moines et nonnes ont un rôle social « officiel », un financement, une structure.
Ici, en 97, rien de tout cela n’existait, et d’ailleurs pour rien au monde je ne l’aurai voulu.
Depuis de nouveaux temples ont fleuri, leurs responsables veulent valoriser cette sorte de modèle, mais personnellement je n’y crois pas. Il cultive à mon sens une différence entre pratiquants « d’élite », et les autres, les non-moines. Et pour être moine de temple, il faut pouvoir se permettre d’arrêter de travailler, ce qui était d’ailleurs plus facile dans la conjoncture des années 70 à 90 que maintenant, et dont la sangha de Deshimaru a fortement profité, je pense. Maintenant, c’est un statut qui est plus accessible à des gens en ayant les moyens, et je pense que ça cultive le clivage social et une certaine condition de supériorité sociale. Bien sûr, cela ne sera pas dit, dans le discours social égalitariste du bouddhisme, mais l’on peut observer la même tendance qu’au Japon: le zen devient une pratique pour les gens aisés, à un certain niveau d’implication.

Donc pour moi, en plus alors étudiant, ayant été ordonné disciple laïc en 96, bodhisattva, comme on dit dans la lignée Deshimaru, en fait il m’a paru évident de demander l’ordination de moine, un peu comme on valide un diplôme, comme on achève un cursus.
Le discours hérité de l’enseignement de Deshimaru était que l’ordination de moine était la manifestation de notre volonté de continuer zazen éternellement, pour moi confirmer ma relation avec les trois trésors, les préceptes, me semblait tellement évident, ainsi que le fait de porter le kesa (même si j’ai mis onze ans à coudre le mien), et aussi du fait de mon engagement dans la vie du dojo et en sesshin, ma relation avec celui qui m’avait ordonné, qu’il n’y avait pour moi aucun obstacle, aucune contradiction. Comme quelque chose dans le droit fil de ma vie. Quelque chose de vivant. De senti. Pas le fruit d’un calcul, d’une volonté d’avoir une identité spéciale ou un statut particulier.
A l’époque le discours était moins chargé de tas de trucs à penser, et en fait ça s’est fait comme en suivant le cours d’une rivière.

Puis par la suite, tout de suite après, d’ailleurs, les choses se sont mises à changer.
En 98, a été inauguré le temple de Weiterswiller, le premier « autre temple » après la Gendronnière.
Et concomittamment, le rapprochement avec la soto shu japonaise, avec les shiho de Michel Bovay et Raphaël Triet, puis par la suite d’Olivier Wang Genh et Jean-Pierre Faure. Puis d’autres par la suite.
Après l’an 2000, je l’ai vécu là où je pratiquais, plusieurs dojos et centres ont été passés au rang de temple.
Mais beaucoup de ces choses étaient surtout des évènements administratifs. Pour verrouiller la légitimité d’un système en quête de légitimité de l’opinion et des pouvoirs publics.

En 95, dans la première journée de zazen que j’ai faite dans le dojo où je pratiquais, un godo parisien a été questionné sur les relations avec le Japon: fallait-il en avoir ou pas pour le zen de Deshimaru en France?
La réponse a été celle-ci: « il faudra reprendre les relations avec le Japon, mais pour des raisons politiques ».
Au moins cela avait le mérite d’être clair et non ambigu.
Bon, depuis ce godo a réussi a obtenir le shiho d’un disciple de Kodo Sawaki qu’il avait rejoint pour avoir au moins un lien avec la lignée dont descendait Deshimaru, contrairement à tous les autres…puis quelques années après, il a rompu les liens avec lui, lui faisant comprendre que c’était lui le maître, ceci, comme on me l’a rapporté, sous prétexte de « protéger sa sangha ».
Bref, lui qui prétendait être plus authentique que les autres, a fait pareil: il a obtenu son titre, puis a mis sur la touche celui qui le lui a transmis.

Donc tout ce truc sur ce qu’est être moine, etc…est un discours qui a été construit pendant plusieurs années, pour coller à un modèle du clergé japonais, alors que c’était tout le contraire de ce que Deshimaru a voulu faire vivre.

On a peu à peu obligé les gens à normaliser les couleurs de leurs kesas pour qu’elles ne soient plus que marron ou noires. Aux maîtres les couleurs les plus chatoyantes!
Un gars qui avait un kesa marron clair cousu avant la « réforme » s’était fait reprocher de porter un kesa de maître! Si ça ce n’est pas de la fixation sur la forme!

Et on a codifié les relations, pour arriver à imposer des fonctionnements rigidifiant les liens avec les enseignants.
Un jour, un copain m’a raconté une pratiquante, qui lui a dit qu’elle ne pouvait pas demander l’ordination de nonne car on lui avait dit que pour ce faire, elle devait obligatoirement choisir un maître. Bref, on a conditionné l’ordination au fait d’avoir choisi un maître.

Dans les années 97, il n’y avait alors qu’un seul détenteur de shiho dans l’AZI, l’autre était mort et le troisième parti. Ceux qui donnaient les ordinations étaient les godos. On les considérait comme des maîtres enseignants. Cela ne faisait pas de différence avec le fait d’avoir le shiho ou pas. On pouvait devenir bodhisattva avec un godo, puis moine avec un autre, puis pratiquer encore avec un autre.
Pour ma part, j’ai pratiqué avec la plupart des godos d’alors. Parce que j’étais libre alors. Et que je pratiquais le zen là où je pouvais. Je ne choisissais pas la personne, je choisissais la pratique. Et de prendre ce que la personne avait à transmettre.

Et puis, à l’époque, le lieu central était la Gendronnière. Même si certains pratiquaient spécifiquement avec tel ou tel godo, à un moment de l’année, et particulièrement la sesshin d’hiver, tout le monde se retrouvait ensemble, rassemblé.
Quand les différents nouveaux temples se sont multipliés, que les godos ont commencé à faire leurs camps d’été ailleurs, alors là les choses ont changé, le coeur de la Gendronnière s’est peu à peu vidé, et a cessé de devenir le centre de rassemblement qui était pour moi comme un coeur vivant. Pour moi ce mouvement de développement était prématuré, même s’il était inéluctable. Mais il s’est fait sans attendre que le centre soit vraiment fort. Les nouveaux maîtres ont été impatients de devenir les nouveaux maîtres.

Je ne développerai pas plus ces aspects quelque peu historiques, mais ils peuvent éclairer la différence entre le vécu d’il y a vingt ans et celui de maintenant.
Je maintiens que tout ça est une construction, une pensée arbitraire. Un conditionnement.
Pour moi, l’ordination c’était justement désirer cesser de vivre conditionné. Et on en a fait un nouvel habit, un nouveau conditionnement, juste plus subtil, la construction d’un ego dharmique qui se croit au-delà de l’ego « ordinaire ».

Si l’on remonte du temps du Bouddha, les moines étaient itinérants. Ils allaient et venaient, et mendiaient leur nourriture voire leur coucher. En échange de l’enseignement.
Le modèle monastique s’est figé vers le 6e siècle en Chine, particulièrement avec Hyakujo (« un jour sans travail, un jour sans manger »). Mais il existait aussi des communautés laïques. On en parle dans le livre de Jérôme Calmar sur le chan.
Le modèle japonais s’est donc fortement inspiré de la tradition monastique, mais il ne faut pas oublier qu’historiquement, Dogen est tombé dedans petit…la vie monastique a été sa famille, ayant perdu son père et sa mère très jeune. Je pense qu’il ne faut pas négliger que cela a été très conditionnant dans le zen soto.

Mais on n’oubliera pas non plus qu’en Chine, le modèle monastique a été fortement réprimé en l’an 849 par l’empereur: les temples étaient devenus des propriétés foncières très riches, la population préférait s’engager dans une carrière religieuse plutôt que cultiver la terre ou tisser ou autre chose, et face à cet état de fait, l’empereur a démantelé nombre de temples et défroqués moults nonnes et moines.

Ce qui a protégé le zen d’alors, c’est qu’un maître comme Hyakujo s’est démarqué du modèle monastique dépendant des dons, en astreignant les moines à travailler (son célèbre enseignement « un jour sans travail, un jour sans manger »), pour ne pas dépendre des seuls dons extérieurs. D’où le fait que les temples zen ont dû rester un peu plus modestes, et n’ont pas subi autant l’opprobre de l’empereur de par leur modèle.

Après, un temple est un lieu de pratique et de formation. Si nombre de moines de temples n’ont laissé aucun souvenir dans la mémoire collective, des personnages comme Ikkyu ou Ryokan, pour le zen soto, ont laissé une empreinte forte. Et s’ils avaient moines de temple, à un moment de leur vie ils ont choisi de vivre hors du temple, soit en ermitage, soit parmi le peuple…et souvent les deux à la fois: ermites allant visiter le peuple.

Pour moi, la signification la plus forte de cette ordination était « Shukke », le fait de quitter sa demeure et de se prosterner lors de la cérémonie en direction de sa famille.
Je pense que c’est un acte d’individuation comme une nouvelle naissance, où l’on reçoit un nouveau nom. Pour moi ça a eu une importance forte. Et donc peu à voir avec le modèle monastique ou pas.

Je n’ai jamais en fait pensé que le fait d’être moine s’opposait à être laïc…si zazen signifie rejoindre sa condition normale, devenir moine signifiant continuer zazen, signifie donc vouloir rejoindre sa condition normale. Pas devenir un être spécial se distinguant des autres par des attributs spéciaux. Je pense que Deshimaru le voyait ainsi, mais avec le recul je pense que ce statut devrait être remis en cause, voire supprimé. Car cause de trop de malentendus.
Car pour moi aujourd’hui, le fait d’être moine ou nonne est trop souvent utilisé pour affirmer une nouvelle identité, une « identité de substitution », comme disait un enseignant que j’aime beaucoup, qui lui a eu le courage de quitter tout ça à la veille d’être intronisé maître. Qui n’a pas voulu d’un rôle, mais qui a voulu juste être.

Voilà, je suis loin d’avoir éclairé toute la question.
Je pense de plus en plus profondément que la pratique laïque, la pratique dans la vie normale, réelle, ordinaire, est en fait la plus profonde, exigeante, et difficile. Bien plus difficile que de se retirer dans un lieu fermé à l’abri des problèmes du monde.

Aujourd’hui j’en suis là et je n’ai pas plus de réponse.
Et en plus je pense que ce n’est pas du tout grave!

Bien à vous toutes et tous. En vous souhaitant que tout aille bien dans votre vie.

 

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