Pour toi….tribulations mentales sur ce qu’est être moine zen.

Bonsoir.
Aujourd’hui, tu me disais que ça fait longtemps que je n’ai pas écrit un article ici.

C’est vrai, tu as raison. Mais c’est quoi, longtemps?
Tu sais, j’y pense, souvent, mais comme je l’ai déjà dit, je ne veux pas devenir une usine à faire des articles. Je ne peux écrire que si je le sens, et encore, parfois je ne sais pas trop, et écrire est un acte de relation.
Et mieux veut parfois ne rien dire que dire quelque chose pour remplir le vide.

Qu’écrirais-je?
Que parfois la vie fait mal et que je voudrais que ce truc qui fait mal s’arrète?
Cela me paraît tellement répandu, que j’enfoncerais une porte ouverte. Et puis, merde, je n’ai pas envie que mon ego devienne le sujet du jour. Je le trouve déjà bien souvent au centre du débat.
Qu’écrirais-je?
Que le bouddhisme, en ce moment, me paraît de plus en plus chiant dans l’image qu’il donne de lui, dans l’identité qu’il se donne, qui me paraît faire obstacle à ce qui m’intéresse le plus dans cette pratique : être un outil de relation avec soi-même et avec les autres?
Que les forums me paraissent de moins en moins vivants, de plus en plus exclusivement mentaux?
Que te dire?
Que j’ai envie de silence, que je réfléchis au message de notre asso pour créer un site web pour la rentrée?
Que te dire?
Que si vous voulez passer quelque jour au vert ici, vous pouvez vous arrèter, moyennant une petite contribution pour nous aider à vivre et nous développer.
Nous projetons de faire des accueils de stage de week-end, et si vous avez un projet, vous pouver nous joindre.
Faut juste savoir qu’ici, on est sans alcool, puisqu’on accueille parfois des ex-buveurs et qu’on veut les aider à tenir le cap.
Que te dire?
Que je viens de découvrir qu’une des deux chanteuses des Brigitte, je l’ai connue quand j’étais lycéen?
Qu’écrire?
Que je cherche la clarté dans les méandres de ce qui est obscur? Rien de neuf sous le soleil.
En fait, je suis un peu fatigué, et j’ai une envie : me donner la liberté de la vacance.
Vacances, une pratique de la vacuité.

Regarde-moi, je suis un moine zen. Rien de quoi être fier. Je ne vais plus au temple, je ne fréquente plus de groupe « officiel », je n’affiche pas mon nom de moine sur Facebook, et je ne me mets pas en photo en panoplie de méditant.
Je ne fais que m’asseoir sur le coussin, et ça me paraît déjà pas mal.
Je ne me sers plus de ce bol pour cette cérémonie qui fait bien : je mange juste simplement. Je mange même de la viande parfois, et je ne me contraint plus à suivre des règles de vie qui seraient ce qui est bien.
Je ne mets plus de kesa : je fais zazen en jean.
Je ne lis plus Dogen : je préfère Houei Neng, et encore plus Blueberry.
Je ne cherche pas à connaître ni pratiquer des règles de cérémonies compliquées : ici on chante parfois, parfois pas, et on dédicace simplement notre pratique à tout ce qui est. On se fout que les sons soient en place ou pas, en place par rapport à quoi?
Je vais aussi faire des trucs avec des gens qui suivent des traditions amérindiennes.
Parfois je me sens décalé, je me dis « en fait je suis bouddhiste ».
Puis je me rends compte que ce que je mets dans le terme « bouddhiste », c’est avant tout de vivre dans son corps, d’entrer en contact avec ses sens, sa respiration, son corps, de vivre et partager avec les autres, de se relier à ce qui est plus grand que nous, et d’arrêter de maintenir des identités qui de toutes façons seront balayées par tous les vents. Se dire moine zen est aussi une de ces identités.
On ne choisit pas d’effacer ses traces : le vent s’en charge, il faut avoir la patience de laisser son souffle se lever et tout balayer.
On ne peut pas non plus marcher au-dessus du sol, les traces, elles sont là, maintenant.
Comme cette trace qu’est le fait que, il faut le dire, je suis moine zen.
Là je t’en parle, car on est entre nous.
Mais je te dis ça pour me rappeler que j’ai choisi ce chemin un jour.
Aujourd’hui, est-ce important que je m’en rappelle, ou est-ce un signe d’intégration que je n’aie plus envie d’arborer tous les signes distinctifs?
Suis-je un de ces moines qui ont choisi de retourner dans le monde, comme le dit Antoine Marcel dans son Traité de la Cabane Solitaire?
On pourrait dire que oui, mais pourtant, je n’ai jamais quitté ce monde.

Moine, en fait, c’est tenter d’être vraiment bodhisattva.
Et un bodhisattva, il efface ses traces d’éveil, en essayant de vivre décemment dans ce monde, dans ces formes.
Moine, c’est être un être ordinaire, en fait.

Je prends l’air

Je prends l’air.
Oui, que faire en cette saison ?
Les mots, les réflexions, c’est bien. Mais il ne faut pas s’en arrèter là.
Donc je suis allé au jardin, ces derniers temps, et c’est pour ça que j’écris moins.
Comme je l’ai déjà formulé, je ne veux pas que ce blog devienne une aliénation, sinon ce sera une parole corrompue qui s’affichera sur l’écran. Je ne veux pas de cela, même si cela m’arrivera parfois sûrement. Il ne faut pas être présomptueux.
Ma question, permanente, et non résolue, c’est « comment être cohérent ». Comment aligner les actes, les paroles, et la pensée.
Donc ces derniers jours, j’ai profité du beau temps pour tenter de faire vivre le jardin chez nous.
Pour moi le zen est là aussi, c’est ça que j’aimerais faire vivre comme pratique réelle.
C’est bien, le coussin, des enseignements. Mais l’enseignement véritable, c’est dans la vie réelle.

Donc chez nous, nous avons créé une association, appelée Les Jardins de la Voie. Ca démarre gentiment, tout doucement. En fait je n’ai pas une énergie énorme pour la faire tourner, c’est plus ma compagne le moteur. Mais je sens que je ne dois pas forcer quoi que ce soit, car ça ne donne rien.
Nous y faisons une séance de zazen hebdomadaire, et ma compagne anime des ateliers de peinture-dessin, dont un particulièrement axé sur un abord de la peinture avec méditation, voix, mouvement. Une approche globale de l’Etre, pas un apprentissage technique.
Et moi, je fais vivre le jardin, je plante, des fleurs, je prépare le potager, et j’aimerais que ça prospère. Mais seul c’est pas facile.
Mon souhait serait de pouvoir accueillir des personnes. Il y a de la place, il y a aussi des maisons vides à retaper, mais faut vouloir vivre à la campagne.
Nous, l’avons choisi car ce choix nous paraissait cohérent avec notre pratique. Nous ne nous sentions plus de vivre entre quatre murs à quelques dizaines de mètres du sol.
Ce n’est pas forcément facile car la ruralité me semble bien désertée, surtout une image de carte postale, et au quotidien loin de tout. Pourtant je pense que c’est là que tout va se passer, que c’est là que la vie va se décider.
Pierre Rabhi est en train de devenir connu. C’est bien. Mais ce qui serait vraiment bien, c’est que son discours amène à vivre l’expérience.
Mais je ne vois rien de différent de ce qu’il dit par rapport à ce que j’ai senti par la pratique du zen.
Pour moi il y a urgence à reconstruire le lien à notre Terre, et reconsidérer qu’on l’a vue comme une immense mamelle toujours pleine et inépuisable…et que maintenant, si nous ne reconsidérons pas ce regard, elle s’épuisera et ne nous offrira plus rien.
Ce n’est pas qu’un problème écologique, matériel, agricole, économique ou politique, mais d’abord un problème spirituel, à mon avis.
Nous devons considérer notre Terre non plus comme un objet mais comme un sujet.
Je pense que c’est d’ailleurs la même chose pour nous. Nous devons apprendre à reconnaître le vrai sujet que nous sommes, notre Bouddha potentiel, notre être conscient, et pas seulement la façade que nous présentons, ce vernis social qu’on a construit pour se faire accepter, pour se croire acceptable.
C’est une révolution au sens profond, pas dans la lutte contre, mais comme le disait Deshimaru, un demi-tour du regard vers l’intérieur de soi.

Donc, oui, j’ai bouturé, planté, cherché des arbustes qu’on ne plante plus tellement, qui faisaient partie de notre écosystème autrefois. Qui donnaient bois, fruits, pour les humains, les animaux. Tout un équilibre subtil de l’homme avec son environnement. Donc une relation à vivre et assumer.
Aujourd’hui, on se distancie : on pense le réel, on le planifie sur papier, et on veut le plier à un désir construit sur des concepts, des produits d’étude réalisées « hors sol ». Mais tout ça ne marche pas.
Pourquoi chez moi je veux planter une haie, une haie bocagère ? C’est parce que je souffre de voir celles autour de chez moi défrichées par les agriculteurs, ou mal entretenues car ça leur coûte de l’argent et du temps. Qui du coup les laissent mourir.
J’entends et vois de moins en moins d’oiseaux…et ça me manque.
Donc, au lieu de rester dans la plainte, j’ai choisir d’agir là où j’en ai les moyens : chez moi.
C’est mon zen, et je trouve dommage que dans la pratique du zen comme je l’observe de loin, il n’y ait pas plus de préoccupation écologique. Ou de ce qui nous est proche : notre milieu de vie.
C’est, en tous cas, une de mes préoccupations, et c’est ma pratique du zen.
Je sais que plein ne reconnaissent pas cela en tant que tel.
Mais cette semaine, j’ai rafistolé un muret de pierre. J’ai mesuré le boulot que faisaient nos anciens. Je ne regarde plus de la même façon les murets des terrasses de culture. On ne voit pas le travail quotidien que faisaient nos anciens, la relation constante avec leur environnement.
Nous, sommes devant nos écrans, mais eux, étaient sans cesse dans leur environnement, en train de s’harmoniser avec.
Voilà ce dont je voulais parler ce soir.
De ce zen qui n’a l’air de rien, qui n’est pas fait de beaux atours bien arrangés ni de beaux enseignements bien déclamés, mais qui est celui qui peut aider la planète à vivre maintenant, et demain.
Un zen qui a l’air si ordinaire.

Réflexions sur la pratique du bouddhisme dans ce monde : le problème du bouddhisme, c’est le bouddhisme lui-même.

Le piège immense du bouddhisme, et qui est potentiellement celui de toute autre pratique, mais je pense particulièrement du bouddhisme, c’est justement le déni de la souffrance. Et le déni d’une chose : le bouddhisme n’échappe pas aux conditionnements.

Le problème, que nous pouvons rencontrer, c’est que certains croient, parce qu’ils ont trouvé un groupe où ils ont une audience, parce qu’ils maîtrisent certains termes et comprennent quelques textes, parce qu’ils réussissent à s’approprier un langage et le restituer, parce qu’ils parviennent à rester assis quarante minutes sans bouger, parce qu’ils ont des habits spéciaux, parce qu’ils rentrent dans la chambre du maître, parce qu’ils pratiquent depuis plusieurs dizaines d’années, parce qu’ils ont connu maître X et Y, qu’ils sont alors au-dessus du lot et connaissent quelque chose que les autres ne connaissent pas.
Qu’il y ait la réalité d’une expérience vécue, et sa singularité, pour moi cela est complètement respectable. Je n’ai aucune envie de critiquer cela.
Mais si quelqu’un montre ses attributs de pratiquant expérimenté, marque sa différence d’avec les autres par ce fait, et ne supporte aucune remise en question de ce qu’il est et représente, c’est pour moi un signe d’attachement certain à des aspects conditionnés.
Donc pour moi ce n’est pas être libre ni témoigner de la libération. Comment peut-on en transmettre l’essence si on est encore aliéné ?
Il n’est aucunement question pour moi de dénigrer qui que ce soit ou de chercher des cibles à abattre. Par contre il est question de savoir si la ou les personnes face à nous sont capables de nous aider à entrer en relation avec ce qui est l’essence de notre existence, et d’aller vers plus de liberté et plus de bonheur dans cette vie. Ou pas.

En ce sens, je pense qu’en 2014, soit environ cinquante ans après que ces pratiques se soient réellement implantées chez nous, nous devons assumer notre chemin, et cesser de nourrir des attentes vis à vis de personnes qui de toute évidence ne sont pas capables de nous aider, même si elles laissent entendre qu’elles sont capables du contraire.
Écouter notre intuition, ce qu’on sent profondément. Ne plus se laisser abuser par autrui ou nous-mêmes.
Ce n’est pas contre ces personnes. C’est avant tout pour nous, pour protéger notre liberté, notre autonomie. Même si c’est parfois difficile.
Ne pas attendre la lumière de l’extérieur, mais la chercher par et en nous-mêmes.

Nous avons tous besoin de se sentir accompagnés parfois, on peut tous avoir besoin d’aide.
Nous avons besoin de cet Autre qui puisse témoigner de ce qu’il voit de notre chemin.
Mais nous avons aussi besoin d’être respectés dans notre autonomie. Il est important d’évaluer si le cadre de pratique que nous fréquentons, les instructeurs que nous allons voir, sont capables de respecter cela, ou s’ils ont en fait un obscur besoin de nous pour satisfaire un manque qui est leur et non reconnu. Point besoin de juger, mais reconnaître cette réalité humaine, et savoir si on peut faire avec ou pas. Si le maître ou le groupe ont besoin de nous, on peut se questionner sérieusement : est-ce une pratique qui libère, ou un nouveau système de dépendances mutuelles ?
Cela n’est certes pas facile, car souvent l’on arrive avec le présupposé que dans cette pratique, l’aspiration étant d’aller vers une conscience plus éveillée, plus de compassion, l’on peut s’attendre à ne pas retrouver les réflexes de fonctionnement égotiques habituels, mais quelque chose qui tente de ne pas les reproduire.
L’on arrive aussi avec son lot de souffrance, on suppose qu’on peut poser son fardeau en toute confiance. Ou au moins ne pas s’en charger de plus. On arrive en s’ouvrant, en laissant tomber ses protections, parfois, souvent. Aussi parfois on arrive avec de la confusion. Alors on met en veilleuse certaines sensations, car on se dit que non, c’est nous qui déconnons, qui avons une vision biaisée…et on considère qu’autrui a plus raison que nous.
Ce que je dis, c’est qu’en fait, il faut, même si l’on se sent confus, tenter de mettre en œuvre son esprit de discrimination, écouter ce qu’on sent, ne pas s’en remettre aveuglément et complètement à quelque chose ou quelqu’un qui soit complètement extérieur à soi.

Le problème du bouddhisme c’est le bouddhisme lui-même….car tout ce bordel n’était pas le problème du Bouddha. Le Bouddha s’en foutait d’être bouddhiste. Il n’a d’ailleurs jamais été considéré comme faisant partie de la secte de ses deux maîtres.
Par contre, il voulait se sortir de ce truc qui fait mal et qui nous emmerde : la souffrance.
Et je pense que c’est ce dernier point qui fait de lui une super star planétaire depuis 2600 ans : cette question qui était la sienne, est aussi la tienne, comme la mienne, elle est, sous des tas de formes différentes, celle de tout le monde, sans exception.
Aujourd’hui, j’en suis arrivé au point que je considère qu’en fait, la Voie est un chemin complètement individuel, et que ce que le Bouddha a montré était le fruit d’un cheminement individuel.
Tout le système qui a été créé autour, écriture des sutras, système monastique, rituels divers, etc etc….n’ont été autre que des émanations au service de cette réalisation. Mais quand ils deviennent une fin en soi, on perd de vue le but : s’accomplir, se réaliser, devenir libres, mais libres dans ce monde de causes et conditions.
Le groupe aura un sens, s’il soutient les cheminements individuels….mais trop souvent des enjeux comme la subsistance financière du groupe, ou même simplement la non résolution d’un doute fondamental sur la voie à suivre, ou la submersion par des souffrances diverses, font qu’on peut perdre de vue le but…le but est qu’il n’y a d’autre but que d’être, donc simplement de vivre tel qu’on est.
Il n’y a pas de but. Et ça c’est souvent inadmissible, car pas de but ni plus rien à atteindre, veut dire affronter ses limites, sa propre finitude. Sa mort.
Et ça, c’est insupportable pour l’ego qui veut des trucs à manger pour ne pas se voir, des trucs à faire pour se distraire. Alors on fait samu, on traduit des textes, on médite des heures, on pratique des trucs spéciaux, on va causer avec des maîtres, on croit qu’on avance…alors que souvent on fuit son vrai visage. C’est humain, cela arrive et c’est presque normal, et c’est même mieux qu’aller se saouler au bistrot ou perdre son temps futilement. Mais ça peut devenir fixation.
C’est pour ça qu’il n’y a rien, vraiment rien, auquel se fixer, rien à protéger. Rien à être. Car nous sommes déjà. Reconnaître que nous sommes déjà , nous éviterait souvent de chercher en vain à être ailleurs et autrement que là où ça existe déjà.
C’est à dire ici, dans ce monde tel qu’il est.

Par contre, on ne peut cautionner des attitudes hautaines au nom du fait qu’on aurait compris quelque chose de spécial. Car si on comprend son propre Cœur, on ne peut que constater que la souffrance, c’est ce qui nous relie tous. Et aussi nous sépare.
Et si notre souffrance fait peur, on nous fait penser dessus, on nous écoute, mais avec un petit sourire semblant dire qu’en fait on n’est par encore arrivé au point de vraie compréhension.
Or, la souffrance, oui, c’est de la merde et du sang…et ça fait peur, on n’a pas envie de se la coltiner, et on voudrait que ça ne soit pas.
Et cela, c’est pareil dans le monde « normal », et aussi par écrans interposés. C’est parfois pire car un écran, c’est froid, ça ne dit rien, ça ne réagit pas…..et c’est justement la violence que ça peut générer : celle de ne pas voir que derrière les mots qui s’y affichent, il y a quelqu’un qui vit des choses qu’on ne sait pas. Il y a quelqu’un qu’on ne voit pas.
Parfois, il n’y a rien d’autre à faire qu’écouter l’expression de cette souffrance, quelle que soit sa forme, sans faire aucun projet sur elle…pas même celui de trouver une réponse. Juste être là et embrasser cela qui s’exprime.

Es-tu bouddhiste ? C’est quoi pour toi dans ta vie être bouddhiste ? Ça veut dire faire vivre et vivre quoi pour toi ?
C’est ça la vraie question qui se dessine derrière le fait que tu puisses être considéré comme non-bouddhiste. Personne ne peut rien décider de ça pour toi, c’est ton choix intime. Ceux qui commenteront que tu n’es pas bouddhiste, le sont-ils alors ?
Je vais être radical, mais dire de ou à quelqu’un qu’il est bouddhiste ou pas, c’est, si l’on veut alors être très orthodoxement bouddhiste, totalement hérétique.
C’est hérétique car être bouddhiste n’est pas être quelque chose, n’est pas avoir un nouveau costard identitaire. La Voie ne veut pas dire « bon, je me fais chier dans ce monde, cette famille, ce boulot, cette ville, ce pays, cette nationalité, cette identité, alors je vais me trouver un nouveau truc pour les quitter : je vais être bouddhiste.» On ne fait que transférer sa souffrance sur un nouveau support qu’on croit être libre de toute entrave….et on finit par se faire du mal et faire du mal aux autres au nom de la pratique qui permet de ne plus souffrir.
C’est pour cela qu’une ordination n’est pas faite pour être mise en avant. Et que pratiquer avec un habit particulier n’a pas à être affiché comme une médaille. Car l’ordination, au final ça n’a pas besoin d’être exposé, c’est intime. C’est un engagement avec soi-même. Point besoin de s’exposer en kesa, de se raser le crane, de se faire appeler par un nom japonais. Tout ça c’est des signes extérieurs. On n’a pas à le cacher non plus. Mais pas à en faire un signe distinctif.
Ce qu’on doit exposer, c’est notre réalisation, c’est la personne qu’on est vraiment. C’est ça notre vrai visage, c’est ça notre vœu premier quand on prend refuge : être soi-même.

Oui, je pense que le bouddhisme est le problème du bouddhisme…et je l’ai bien vu par moi-même : avec ma compagne, nous avons été virés du groupe de pratique où nous allions, au moment où il était question, comme le responsable nous l’ avait dit peu avant, que nous assumions l’appellation « bouddhisme zen », au lieu de « zen » tout seul. Donc quand on commence à avoir quelque chose à défendre, on devient défensif, puis potentiellement sectaire…puis vraiment sectaire. On a créé un nouveau truc égotique, mais on ne peut pas penser que cela puisse se produire….et c’est justement parce qu’on ne veut pas le penser, que ça renforce tant sa puissance d’existence autonome. Et c’est alors que ça déraille.
Pour ma part, ce dont j’ai fait l’expérience dans ma propre pratique, m’a tellement mis à poil de moi-même, et m’a tellement empêché d’ériger de nouveaux remparts, a tellement fait ressortir ma propre souffrance, et vingt ans après, j’exhume toujours des couches plus profondes, ça m’a tellement parfois fait tomber, que je ne peux considérer autre chose que le bouddhisme dont on parle, est simplement l’expérience d’être soi sans ses masques….et puis avec, aussi, après tout.
Pour moi, c’est pour ça que je garde juste la prosternation comme minimum syndical en plus de la méditation….tout le reste c’est du supplément. Mais la prosternation, résume toute l’attitude dont je parle.
Et rien auquel s’attacher….pas même le coussin, rien, absolument rien.

Surtout, n’oublions pas : rien ne justifie de manquer d’amour, que ce soit pour soi ou autrui…il faut arrêter d’éduquer les gens en les frappant sous prétexte que ça va les éveiller.
Ces mythes particulièrement courus dans le zen, étaient le fait de gens, qui avaient toute leur vie appris à pratiquer les préceptes, des règles de discipline de comportement. Depuis des dizaines d’années. Ils mettaient dix, vingt, trente, quarante ans avant d’oser mettre une tarte au maître, et lui les amenait à cela, et surtout acceptait aussi cela. Car il savait cela nécessaire pour leur liberté.
Le peu de fois que j’ai côtoyé un maître comme Tokuda, pour le zen, j’ai été frappé par cette extrême sobriété, et aussi ce respect pour nos pratiques…la première fois que je suis arrivé pour une journée, nous sommes arrivés en retard. Tout le monde était installé, et il n’a rien dit, aucun reproche….il a juste joint les mains et salué notre entrée. Rien de hautain, rien de prétentieux. Une autre fois, un ami qui était responsable du signal de début et de fin du zazen, était mal réveillé, et a mal enclenché l’horloge. On a fait vingt minutes de zazen en plus…Tokuda n’a rien dit, il est resté assis. Il a suivi la pratique.
Et quand après, le copain s’est excusé, plus tard, Tokuda l’a regardé avec un petit sourire, et a dit « ohh, noooon….félicitations!…. » Voilà , on trouve des gens comme ça quand même.
Et on en trouve aussi qui ne sont ni maîtres ni bouddhistes, mais qui sont respectueux, qui ne dénigrent pas, qui acceptent leur ignorance. Et vivent éveillés aussi.

Le problème du bouddhisme, qui est le même que le christianisme, est la récupération qui a été faite de l’expérience spirituelle d’un homme…expérience aussi profondément corporelle et incarnée, par un système patriarcal, en quête de signes extérieurs de reconnaissance.
La pulsion égotique d’appropriation de l’humain revient toujours, même quand on se dit bouddhiste.
Et quoi de plus dérangeant que le féminin ? Le féminin, ça crée la vie. C’est un immense pouvoir que n’ont pas les hommes.

Donc on crée des niveaux d’autorité. C’est encore une construction. Mais quand on prend l’échafaudage pour ce qu’on construit, ça devient un problème. Ça permet de croire maîtriser quelque chose, mais en ce qui concerne naître et mourir, il y aura toujours quelque chose qu’on ne peut contrôler.
Donc, oui, parfois on ressort de tout ça avec des doutes sur ce qu’est une communauté humaine…pour ma part, j’aimerais créer un projet du type, mais les communautés modernes et qui marcheront, seront celles où l’espace privé de chacun sera respecté…et où la rencontre aura lieu parce qu’elle est désirée. Et où ne dit pas qu’il faut renoncer à quelque chose pour laisser entendre que ça permettre de connaître le grand Éveil.
De toutes façons, il est très difficile, de marcher cette quête, que ce soit seul ou au sein d’un groupe. Il faut donc se donner le droit, droit de s’arrêter, droit de chercher dans d’autres voies, droit d’être seul, droit d’être avec d’autres…il faut se donner des autorisations, se guérir de la répression. Cela ne veut pas dire être inconséquent. Cela veut dire être bon avec soi. On a parfois besoin de l’apprendre, et parfois tard dans sa vie.

Parlant de renoncement, quand on arrive à un croisement de chemins, on doit toujours renoncer à un chemin pour pouvoir en suivre un autre. Alors au lieu de parler de ce qu’on doit abandonner, on peut aussi parler de ce qu’on veut vivre et partager. Pas besoin de parler sans cesse des choses impossibles et des limites : parlons aussi des possibles.

Alors toi qui viens là, je ne sais pas ce qu’est ton chemin ni où il va, mais que tu viennes ici ou pas, je te souhaite très sincèrement qu’il soit libre. Que tes mots, que ton corps, que ta vie soit libre.
Que ton bouddhisme soit libre. Que ton non-bouddhisme soit libre.
Personne ne peut définir ni enfermer ce que ta pratique, ton chemin, peuvent être.
Tout ça sont des mots, qui s’envolent dans le vent du printemps, et cela tu le sais souvent déjà.
Personne ne peut enfermer la pratique de qui que ce soit dans des mots qui dénigrent, sans quelque part trahir le message destiné à nous aider à trouver une issue positive à la souffrance.
C’est pour ça que je dis qu’ici, la porte est ouverte, on peut entrer, on peut sortir, on peut rester, on fait comme on sent le mieux.
C’est Hyakujo qui disait que les vrais bouddhas allaient et venaient librement.
Alors, soyons de vrais bouddhas, soyez de vrais êtres ordinaires…soyons qui nous sommes, simplement.

Je t’offre donc ce poème qui relate l’éveil de Reiun :

« Dans le vent du printemps, j’ai vu
Une fleur de pêcher….
Pas l’ombre d’un doute
Elle tient bien à la branche. »

Bon chemin à toi.
Bon chemin à tous