Shiho or not shiho?

Bonsoir.

L’autre jour, un copain me disait : « tu écris bien »…merci beaucoup!…un retour positif, ça fait toujours du bien. Bon, on m’a toujours dit à l’école, tu es meilleur à l’écrit qu’à l’oral (parce que j’étais timide et que je parlais peu, forcément ça aide pas)…et je suis toujours un brin timide, même si j’ai appris à causer, ce qui vient du fond, sort plus facilement dans l’intime extime de l’écriture, ou personne ne me coupe la chique.
Bon, c’est dit, passons à la suite.
Alors le copain il me dit : « pourquoi tu n’écris pas un truc sur le shiho? C’est vrai, ça, ici, en France, dans l’…..(bip censure de l’organisme concerné), ils disent tous qu’ici on a le vrai shiho, mais en même temps ils vont tous le chercher au Japon, qu’est-ce que ça veut dire ce truc? »

Bon, j’ai bien réfléchi. J’ai écrit sur l’ordi il y plusieurs semaines, j’ai écrit sur papier pendant les petites heures de la nuit pendant les vacances italiennes….j’ai même découvert récemment des trucs sur ce machin appelé shiho, que je ne savais pas, sur la transmission de trucs secrets….puis à la fin, vous savez quoi?
Bah en fait faut le dire : tout ça me prend la tête, me gave, bref, tout ça ça me fait chier, car en fait, tout ça, c’est tout, sauf le dharma de paix et de bonheur du zen comme le disait Dogen.

En fait, je cherche le sens que peut avoir le fait de courir après un petit bout de papier qui va stipuler que tu fais partie de la famille du vrai zen de Dogen depuis x générations, et que tu as tout fait comme il faut pour pouvoir être reconnu comme maître zen.
Une amie qui suivait une maîtresse zen shihotée, me racontait comment sa relation s’est finie à coup de poings sur la figure, quand elle lui a dit qu’elle ne maîtrisait pas ses émotions et qu’elle ne pouvait pas la reconnaître comme maîtresse véritable (bon, elle lui avait demandé des tas de trucs, genre s’occuper de l’autel alors qu’elle n’avait pas de voiture, dormir dans la même chambre, bref, la relation de vraie soumission basique où tu ne t’appartiens pas).
Un autre copain me racontait un autre pratiquant, qui un jour a branché un maître contemporain, en lui disant « bon, moi je continue avec toi, mais si tu me donnes le shiho, sinon je vais chez y ». Il lui a dit ok, mais d’attendre un peu. Il l’a eu, mais ça lui a couté beaucoup de fric, et il est revenu sans trop de moyens, se demandant pourquoi un maître est accueilli comme ça.
Bon, je ne sais pas tout, et peut-être tout ça est très déformé, mais je raconte comme j’ai entendu, et j’assume ma subjectivité.
Tout ça pour dire que ça ne respire pas vraiment, même si c’est des conneries ces histoires, la paix et le bonheur.
Une autre, qu’on m’a dite : une responsable de dojo devait le recevoir de Me Y…Me Z l’a su, étant responsable de pas mal de groupes de son secteur, et il lui a envoyé un mail pour l’inviter à ne pas recevoir le papier si enivrant.
Et une autre encore, dans le même secteur. Quelqu’un qui suivait un enseignant, déçu par son comportement relationnel lors de sa venue pour une sesshin, avec le groupe, s’est mis en relation avec le maître de son maître. Qui a fini par lui proposer le shiho après un bon temps de relation suivie. Le premier l’ayant appris, il a tout fait par envoi de mails et autres trucs, pour dégrader la remise de shiho en simple remise de préceptes.

Voilà, tout ça pour dire qu’il y a dans tout ça, outrancièrement d’enjeux politiques et de pouvoir, par contre je ne vois pas où se trouve la réalisation spirituelle…elle a l’air d’avoir bien disparu.

Ma question, que la lecture d’un article aujourd’hui a fait resurgir (en fait c’est pas tant une question qu’une sensation), est de savoir s’il atteste d’une réalisation spirituelle, ou s’il ne verrouille pas plutôt l’appartenance à une lignée. Donc à une nouvelle famille identitaire, renforçant le processus qu’on rencontre lors des différentes ordinations.
Cela est-il libérateur, ou propose-t-il une aliénation plus subtile?
Je vous invite à lire le point de vue exprimé ici

http://www.eyeofchan.org/all-articles/articles-by-author/articles-by-chuan-zhi/909-institutionalized-zen.html
C’est en anglais, malheureusement pour les non-anglophones. Mais très intéressant.
Il fait des rapprochements avec les processus utilisés lors des bizutages pour renforcer la cohésion d’un groupe, et aussi, un point qui m’a frappé, c’est la cérémonie d’entrée dans l’âge adulte où en fait l’on quitte sa famille pour entrer au monastère, la famille bouddhiste remplaçant quelque part la famille d’origine, avec tout ce que ça consiste de déprogrammation-reprogrammation par divers moyens de mise à l’épreuve du corps et de l’esprit.
Je ne savais pas ce point, et me demande si en fin de compte, on n’a pas importé un pur produit d’une culture à travers l’ordination dans le zen (où l’on nous dit textuellement qu’on quitte sa famille et que la pratique passe avant).

Il existe deux autres points qui m’ont interpellés :
« La seule authenticité de la transmission d’un Maître ne réside ni dans un cursus, ni dans la validation par des institutions, mais dans la seule transmission sincère et intime de la part d’un maître qui lui même est inscrit par le Shiho dans la lignée des Bouddhas. » Ecrivait quelqu’un qui l’a reçu.
Ainsi que le fait que lors de sa remise, des trucs secrets de Dogen sont remis à l’impétrant. Des enseignements. En fait, ça me laisse penser que le zen soto a succombé à une forme d’ésotérisme de la transmission, à créer du mystère par-dessus le Mystère.

Le fait de déclarer que l’authenticité d’un maitre ne dépend que du fait que quelqu’un qui ait le shiho le remette à un autre (excusez, peut-être préjugé-je, mais c’est ce que je lis dans cette phrase de façon assez claire, à la limite l’expérience ne compte pas autant que le lignage certifié physiquement par un papier), ne me semble rien d’autre qu’un processus de lignée arbitraire.
Bref, tu es validé par l’ancètre. Si c’est un fils bâtard de la famille, qui ne porte pas le nom, tu ne fais pas partie du clan.
Donc pour moi le zen est quand même hautement habité de tout un tas de trucs liés à la filiation, à l’appartenance, à quelque chose presque plus clanique que dharmique.
Est-ce libre ou est-ce la plus pure reproductions de tous nos conditionnements psychologiques les plus archaïques?

Bref, pour revenir aux histoires ci-dessus, quand je vois les enjeux et la violence de ce que ça peut engendrer (je suppose qu’il y a plein d’autres histoires savoureuses du même tonneau), on peut se demander alors, pourquoi tant de haine, pourquoi tant de stress, alors qu’au Japon, tous les moines sont shihotés après trois quatre ans de cursus.
Pourquoi donc, pour en revenir à la question de base, nous n’aurions pas, nous pratiquants occidentaux, un équivalent après trois ans de pratique dans un temple, dix ans de pratique laïque? Hein?
Alors pourquoi faire entendre que le shiho ici est plus authentique que là-bas (au Japon)?

Bref, tout ça en fait me trouble et ne me remplis pas de bonheur. Tout ça sent trop l’embrouille, tout ça sent trop l’église. Tout ça sent trop ce qui corrompt le coeur et l’âme, l’attachement aux objets phalliques du pouvoir, avec bien sûr la prétention de ne pas l’être!
C’est plus facile de ne pas être attaché à avoir le shiho quand on l’a, tout comme de ne pas se faire de souci pour l’argent quand on en a!
Il y a plusieurs années, certains avaient contesté certains shihos et leur légitimité.

Mais mon questionnement reste le suivant : le shiho représente-t-il vraiment une certification de réalisation spirituelle de quelqu’un? Et si ce n’est pas le cas, est-il utile qu’il continue d’être utilisé comme il l’est maintenant? Autrement dit vaut-il quelque chose ou n’est-il qu’une décoration?
La forme exprime-t-elle le fond, ou n’est-ce que du décorum et du folklore, qu’on utilise pour mener ceux qui y croient (car faut y croire, et moi j’ai choisi la personne que j’ai suivie parce que je croyais dans le fait que son shiho certifiait la réalité d’une expérience, et elle me semblait alors valide).
Mais cette expérience, est-elle irréversible ou corruptible?

Pour ma part, j’aurais tendance à penser qu’il ne faut reposer sur rien.
En tous cas, voilà ce que j’avais à en dire, et mon sentiment est que nous devrons réfléchir et modifier le rapport qu’on a à ces aspects formels de la pratique, si on ne veut pas qu’elle devienne formaliste. Il en est de même à mon avis avec ce qui concerne l’ordination (j’ai un jour entendu quelqu’un dire qui voulait devenir nonne « mais on est obligé de choisir un maître »….j’avais envie de lui dire « fais semblant » puis part avec qui tu veux, on n’est pas obligé d’appartenir à quelqu’un pour se faire ordonner, et une relation se construit dans le temps, et surtout sans contrainte!).

Sur ce, ne vous prenez pas trop la tête avec tout ça : une chose à ne pas oublier, le zen dont parlait Dogen n’est même pas l’apprentissage de la méditation assise, mais le parfait dharma de paix et de bonheur…qu’est-ce qu’un bout de papier viendrait nous pourrir la ventripotente extase du sourire du Bouddha jusqu’aux deux oreilles?

Bisous la compagnie.
J’espère que vous finissez bien les vacances, et préparez bien la rentrée.

A bientôt.

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Cérémonie zen et humeur du soir.

Bonsoir.

Je regardais des blogs, et me disait : »merde, mon blog ne fait pas du tout zen ».
Non, je ne dis pas des trucs sur l’esprit, le non-esprit, l’explosion nucléaire de l’éveil, en plus ça ne pue pas la sérénité ici.
Je me demandais donc si c’était juste ou pas. Je lisais des super trucs sur la non-dualité, etc….et je me disais « mon pote, t’as l’air de quoi avec toutes ces histoires? »
Bah oui, ça flashe pas le Bouddha-Dharma qui t’assied en lotus à la troisième ligne, où t’oublies tes problèmes, tes parents, ton boulot, tes problèmes de fric, tout ce qui constitue les conditionnements qui te rappellent les limites du monde quand l’illimité te chatouille la conscience. Le truc où tu pressens le parfum du satori tout en prétendant que tu n’y es pas…le truc où tu te fais mousser avec l’éveil, car c’est excitant, ce truc, l’éveil…ça occupe!

En plus, pas d’enseignement super bien ficelé pour les foules, pas de trucs introspectifs, pas de techniques de méditation, pas de « comment que je croise les jambes et fait pour ne pas avoir mal et ne pas bouger pendant vingt minutes », pas de trucs qui font bouddhistes ou zen, qui font moine, qui font mec qui partage son expérience, vraiment. Pas de trucs sur la non-dualité qui te fait transcender toutes tes peines…je suis vraiment un gros lâcheur!
Voilà où j’en suis ce soir, et si vous vouliez que je vous soutienne, c’est rapé, là je vous prend à partie, car oui, qu’est-ce qu’on fout là??

Et je suis tombé sur une vidéo sur le net, où je vois des anciens copains du zen, qui font une super cérémonie.
Bien huilée, bien ficelée, bien rodée : personne ne bouge, ni ne moufte, tout le monde a son drapé qui tombe bien, les kesas jaunes montrent l’assemblée des anciens certifiés, les crânes brillent, les sons, les gestes sont synchros, il y a un discours qui révère toute la lignée, c’est une vraie cérémonie religieuse, oui, ça en jette.
Y a des anciens, y a des maîtres homologués, y a aussi un japonais, un vrai.

Mais le problème, c’est que je les vois, en ce lieu, et qu’en ce lieu j’y ai vécu plein d’autres choses : j’y ai marné et sué ma souffrance sur le coussin, j’y ai humé le parfum du Nirvana. J’y ai fait samu, j’y ai passé l’aspirateur, nettoyé les toilettes, fait la cuisine, porté le kyosaku. J’y ai cousu le kesa, j’y ai aimé et détesté, j’y ai déposé mon front et mes prétentions par terre, je me suis relevé, j’y ai compris mon illusion et un peu de qui je suis…aussi beaucoup de qui je ne suis pas. J’y ai perdu du temps, aussi gagné l’éternité. J’y ai connu mon amour. J’y ai vu et entendu la souffrance. Aussi les rires et la joie.
J’y ai mangé, j’y ai chié, j’y ai été emmerdé, j’y ai fait chier les autres avec mes problèmes, j’y ai aidé sans retour, j’y ai lu, j’y ai entendu la pluie, senti le soleil, entendu les oiseaux le matin, le bruit de la cafetière de l’immeuble à côté …j’y ai entendu prècher le dharma, entendu Dogen, Shakyamuni…je les ai respiré. J’y ai posé les questions au maître. J’y ai compris, j’y ai ignoré. J’y ai chanté. Je m’y suis fait des amis. J’en ai aussi perdu. J’y ai été, en ce lieu.

Et là, je regarde cela, et je me sens mal à l’aise, ce trouble qui me saisit les tripes.
Ils sont tous impeccables, mais je ne sens rien de vivant dans tout ça. C’est grave, je sens une concentration tendue, et ça me fait presque mal. Je n’arrive pas à écouter les mots des enseignements, ça ne me touche pas.
Les visages sont trop graves, et je suis désolé, je me fais trop chier!
Alors pourquoi me faire du mal avec tout ça, me direz-vous?
Mais c’est parce que ces visages, je les ai connus. Je les ai vus. j’ai touché ces chairs, entendu ces voix. Je me suis assis avec eux.
Je les ai aimés, même si certains ont pu me faire souffrir. Certains aussi ont dû souffrir de moi. Je n’ai aucun mérite, je ne le fais pas exprès d’aimer les gens, je préfère ça à la haine, quitte à déguiser un obscur besoin d’être aimé.
Je vois ces maîtres, si sérieux, alors que je me suis retrouvé à côté de certains d’eux au bar du temple, et ça déconnait un peu plus! Aussi ces pratiquants, je sais qui ils ont pu être, et je ne comprends pas qu’ils deviennent cela. Si sérieux, si graves. Si compassés, si figés.
Tout cela est un spectable fabriqué et répété, et la vie y a disparu. Elle n’a même pas disparu : elle ne surgit pas.

Peut-être voudrais-je être avec eux? Et suis-je obscurément jaloux?
Peut-être, oui.
Mais je crois plutôt que j’ai les tripes en vrac de voir enrégimenté quelque chose que j’ai tant senti plein d’amour, de vie, de liberté, plein de la souffrance prête à se subvertir elle-même en éveil, avec le petit coup de pouce qui renverse la conscience en un instant.
Peut-être je sens la même chose que quand je vois un champ passé au désherbant, ou une haie arrachée définitivement. Le sentiment qu’on stérilise une nature qui serait fertile sans effort.
Mais qui suis-je pour juger?
En fait, je connais trop ce qu’ils peuvent vivre, leurs difficultés, les faiblesses qui se cachent derrière cette prestance, leurs amours, leurs maladies, leurs peurs…qui pourraient être les miennes…et je trouve que ça éloigne tant de la vraie réalité de la vie!
Mais que dire, s’ils croient que c’est juste, que c’est la vérité…de quel droit puis-je me permettre de penser que c’est un grand masque que tout le monde se met?
Je ne veux pas trancher. Trop facile.
Mais oui, ça me rend triste, car je sais qu’on a pu, avec certains, connaître des moments de joie sincère et surtout, simple. Où le soleil et le vent nous suffisaient pour se sentir vivants.
Là je ne sens pas les regards vivants, vibrants. Je ne sens pas une sérénité qui vient de l’intérieur.
Je sens l’hyperfabrication de tout ça, c’est de la mise en scène.
C’est un spectacle et je m’y ennuie, car il ne s’adresse pas à mon coeur.

Voilà, je ne vous tannerai pas plus longtemps avec ma petite crise du soir.
Je me demande si tout cela aide vraiment le monde, c’est ça qui me tracasse le plus, en fait.
En tout cas ça ne m’aide pas, je ne sens pas le vivant s’épanouir en moi, ma poitrine se dilater, mon ventre se réchauffer, non, je ne sens pas tout ça. Je ne veux pas me mentir.

Bon, j’écris tout ça alors qu’au départ, j’étais parti sur le fait que l’article le plus lu ici est celui sur bouddhisme et violence. Aussi toutes les réflexions notamment sur les femmes, leur place, la violence qui leur est faite, et le chemin qu’on peut faire avec ça.
Je pense que tout ça est lié : je ne sens pas un féminin qui répand sa bonté, sa chaleur et sa lumière ronde et généreuse. Je sens surtout contrôle, froideur, et absence de spontanéité. Mais pas un calme profond, il est fabriqué.
Le silence est trop bruyant dans tout ça.

Je n’oublie pas tous les thèmes qui se profilent derrière les contributions qui viennent ici. C’est en devenir, il y a des questions importantes, au moins pour moi.

En tous cas, je crois que je vais m’écouter un morceau de vieux rock des années 70. C’est peut-être moins classieux voire ringard, mais j’aime ça et ça me fait vibrer le coeur.
C’est clair que ça fait pas zen de parler comme ça. Pas zen officiel ni zen bien emballé, pas vrai zen soto estampillé.
Mais c’est mon zen, et si tu trouves pas ça cool, rien ne t’oblige, car je ne préside aucune église.
Mais c’est mon zen, qui en fait n’appartient à personne.
En fait, ma souffrance n’est-elle pas de voir tous ces gens souiller la place où j’ai tant aimé, tant souffert, tant espéré, tant desespéré, par tant de présentation d’éveil surfait, fabriqué, et compassé?
Oui, je suis dur. Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c’est que pour aller là , j’ai tout quitté pour ça. Je vois juste que j’ai un peu de boulot pour accepter que tout cela, en fait vit en moi, le meilleur comme le pire.

T’as raison, en fait, personne ne peut rien souiller de tout ça : ils se sont assis là avec leurs beaux habits et leur air sérieux, parce qu’un jour j’ai choisi de laisser la place vacante.

T’as raison : le zen ne m’appartient pas.
Oui, t’as raison de me rappeler à l’ordre : il y a des jours où je me prendrai bien pour quelqu’un qui pratique le zen!