Shiho or not shiho?

Bonsoir.

L’autre jour, un copain me disait : « tu écris bien »…merci beaucoup!…un retour positif, ça fait toujours du bien. Bon, on m’a toujours dit à l’école, tu es meilleur à l’écrit qu’à l’oral (parce que j’étais timide et que je parlais peu, forcément ça aide pas)…et je suis toujours un brin timide, même si j’ai appris à causer, ce qui vient du fond, sort plus facilement dans l’intime extime de l’écriture, ou personne ne me coupe la chique.
Bon, c’est dit, passons à la suite.
Alors le copain il me dit : « pourquoi tu n’écris pas un truc sur le shiho? C’est vrai, ça, ici, en France, dans l’…..(bip censure de l’organisme concerné), ils disent tous qu’ici on a le vrai shiho, mais en même temps ils vont tous le chercher au Japon, qu’est-ce que ça veut dire ce truc? »

Bon, j’ai bien réfléchi. J’ai écrit sur l’ordi il y plusieurs semaines, j’ai écrit sur papier pendant les petites heures de la nuit pendant les vacances italiennes….j’ai même découvert récemment des trucs sur ce machin appelé shiho, que je ne savais pas, sur la transmission de trucs secrets….puis à la fin, vous savez quoi?
Bah en fait faut le dire : tout ça me prend la tête, me gave, bref, tout ça ça me fait chier, car en fait, tout ça, c’est tout, sauf le dharma de paix et de bonheur du zen comme le disait Dogen.

En fait, je cherche le sens que peut avoir le fait de courir après un petit bout de papier qui va stipuler que tu fais partie de la famille du vrai zen de Dogen depuis x générations, et que tu as tout fait comme il faut pour pouvoir être reconnu comme maître zen.
Une amie qui suivait une maîtresse zen shihotée, me racontait comment sa relation s’est finie à coup de poings sur la figure, quand elle lui a dit qu’elle ne maîtrisait pas ses émotions et qu’elle ne pouvait pas la reconnaître comme maîtresse véritable (bon, elle lui avait demandé des tas de trucs, genre s’occuper de l’autel alors qu’elle n’avait pas de voiture, dormir dans la même chambre, bref, la relation de vraie soumission basique où tu ne t’appartiens pas).
Un autre copain me racontait un autre pratiquant, qui un jour a branché un maître contemporain, en lui disant « bon, moi je continue avec toi, mais si tu me donnes le shiho, sinon je vais chez y ». Il lui a dit ok, mais d’attendre un peu. Il l’a eu, mais ça lui a couté beaucoup de fric, et il est revenu sans trop de moyens, se demandant pourquoi un maître est accueilli comme ça.
Bon, je ne sais pas tout, et peut-être tout ça est très déformé, mais je raconte comme j’ai entendu, et j’assume ma subjectivité.
Tout ça pour dire que ça ne respire pas vraiment, même si c’est des conneries ces histoires, la paix et le bonheur.
Une autre, qu’on m’a dite : une responsable de dojo devait le recevoir de Me Y…Me Z l’a su, étant responsable de pas mal de groupes de son secteur, et il lui a envoyé un mail pour l’inviter à ne pas recevoir le papier si enivrant.
Et une autre encore, dans le même secteur. Quelqu’un qui suivait un enseignant, déçu par son comportement relationnel lors de sa venue pour une sesshin, avec le groupe, s’est mis en relation avec le maître de son maître. Qui a fini par lui proposer le shiho après un bon temps de relation suivie. Le premier l’ayant appris, il a tout fait par envoi de mails et autres trucs, pour dégrader la remise de shiho en simple remise de préceptes.

Voilà, tout ça pour dire qu’il y a dans tout ça, outrancièrement d’enjeux politiques et de pouvoir, par contre je ne vois pas où se trouve la réalisation spirituelle…elle a l’air d’avoir bien disparu.

Ma question, que la lecture d’un article aujourd’hui a fait resurgir (en fait c’est pas tant une question qu’une sensation), est de savoir s’il atteste d’une réalisation spirituelle, ou s’il ne verrouille pas plutôt l’appartenance à une lignée. Donc à une nouvelle famille identitaire, renforçant le processus qu’on rencontre lors des différentes ordinations.
Cela est-il libérateur, ou propose-t-il une aliénation plus subtile?
Je vous invite à lire le point de vue exprimé ici

http://www.eyeofchan.org/all-articles/articles-by-author/articles-by-chuan-zhi/909-institutionalized-zen.html
C’est en anglais, malheureusement pour les non-anglophones. Mais très intéressant.
Il fait des rapprochements avec les processus utilisés lors des bizutages pour renforcer la cohésion d’un groupe, et aussi, un point qui m’a frappé, c’est la cérémonie d’entrée dans l’âge adulte où en fait l’on quitte sa famille pour entrer au monastère, la famille bouddhiste remplaçant quelque part la famille d’origine, avec tout ce que ça consiste de déprogrammation-reprogrammation par divers moyens de mise à l’épreuve du corps et de l’esprit.
Je ne savais pas ce point, et me demande si en fin de compte, on n’a pas importé un pur produit d’une culture à travers l’ordination dans le zen (où l’on nous dit textuellement qu’on quitte sa famille et que la pratique passe avant).

Il existe deux autres points qui m’ont interpellés :
« La seule authenticité de la transmission d’un Maître ne réside ni dans un cursus, ni dans la validation par des institutions, mais dans la seule transmission sincère et intime de la part d’un maître qui lui même est inscrit par le Shiho dans la lignée des Bouddhas. » Ecrivait quelqu’un qui l’a reçu.
Ainsi que le fait que lors de sa remise, des trucs secrets de Dogen sont remis à l’impétrant. Des enseignements. En fait, ça me laisse penser que le zen soto a succombé à une forme d’ésotérisme de la transmission, à créer du mystère par-dessus le Mystère.

Le fait de déclarer que l’authenticité d’un maitre ne dépend que du fait que quelqu’un qui ait le shiho le remette à un autre (excusez, peut-être préjugé-je, mais c’est ce que je lis dans cette phrase de façon assez claire, à la limite l’expérience ne compte pas autant que le lignage certifié physiquement par un papier), ne me semble rien d’autre qu’un processus de lignée arbitraire.
Bref, tu es validé par l’ancètre. Si c’est un fils bâtard de la famille, qui ne porte pas le nom, tu ne fais pas partie du clan.
Donc pour moi le zen est quand même hautement habité de tout un tas de trucs liés à la filiation, à l’appartenance, à quelque chose presque plus clanique que dharmique.
Est-ce libre ou est-ce la plus pure reproductions de tous nos conditionnements psychologiques les plus archaïques?

Bref, pour revenir aux histoires ci-dessus, quand je vois les enjeux et la violence de ce que ça peut engendrer (je suppose qu’il y a plein d’autres histoires savoureuses du même tonneau), on peut se demander alors, pourquoi tant de haine, pourquoi tant de stress, alors qu’au Japon, tous les moines sont shihotés après trois quatre ans de cursus.
Pourquoi donc, pour en revenir à la question de base, nous n’aurions pas, nous pratiquants occidentaux, un équivalent après trois ans de pratique dans un temple, dix ans de pratique laïque? Hein?
Alors pourquoi faire entendre que le shiho ici est plus authentique que là-bas (au Japon)?

Bref, tout ça en fait me trouble et ne me remplis pas de bonheur. Tout ça sent trop l’embrouille, tout ça sent trop l’église. Tout ça sent trop ce qui corrompt le coeur et l’âme, l’attachement aux objets phalliques du pouvoir, avec bien sûr la prétention de ne pas l’être!
C’est plus facile de ne pas être attaché à avoir le shiho quand on l’a, tout comme de ne pas se faire de souci pour l’argent quand on en a!
Il y a plusieurs années, certains avaient contesté certains shihos et leur légitimité.

Mais mon questionnement reste le suivant : le shiho représente-t-il vraiment une certification de réalisation spirituelle de quelqu’un? Et si ce n’est pas le cas, est-il utile qu’il continue d’être utilisé comme il l’est maintenant? Autrement dit vaut-il quelque chose ou n’est-il qu’une décoration?
La forme exprime-t-elle le fond, ou n’est-ce que du décorum et du folklore, qu’on utilise pour mener ceux qui y croient (car faut y croire, et moi j’ai choisi la personne que j’ai suivie parce que je croyais dans le fait que son shiho certifiait la réalité d’une expérience, et elle me semblait alors valide).
Mais cette expérience, est-elle irréversible ou corruptible?

Pour ma part, j’aurais tendance à penser qu’il ne faut reposer sur rien.
En tous cas, voilà ce que j’avais à en dire, et mon sentiment est que nous devrons réfléchir et modifier le rapport qu’on a à ces aspects formels de la pratique, si on ne veut pas qu’elle devienne formaliste. Il en est de même à mon avis avec ce qui concerne l’ordination (j’ai un jour entendu quelqu’un dire qui voulait devenir nonne « mais on est obligé de choisir un maître »….j’avais envie de lui dire « fais semblant » puis part avec qui tu veux, on n’est pas obligé d’appartenir à quelqu’un pour se faire ordonner, et une relation se construit dans le temps, et surtout sans contrainte!).

Sur ce, ne vous prenez pas trop la tête avec tout ça : une chose à ne pas oublier, le zen dont parlait Dogen n’est même pas l’apprentissage de la méditation assise, mais le parfait dharma de paix et de bonheur…qu’est-ce qu’un bout de papier viendrait nous pourrir la ventripotente extase du sourire du Bouddha jusqu’aux deux oreilles?

Bisous la compagnie.
J’espère que vous finissez bien les vacances, et préparez bien la rentrée.

A bientôt.

Pour toi….tribulations mentales sur ce qu’est être moine zen.

Bonsoir.
Aujourd’hui, tu me disais que ça fait longtemps que je n’ai pas écrit un article ici.

C’est vrai, tu as raison. Mais c’est quoi, longtemps?
Tu sais, j’y pense, souvent, mais comme je l’ai déjà dit, je ne veux pas devenir une usine à faire des articles. Je ne peux écrire que si je le sens, et encore, parfois je ne sais pas trop, et écrire est un acte de relation.
Et mieux veut parfois ne rien dire que dire quelque chose pour remplir le vide.

Qu’écrirais-je?
Que parfois la vie fait mal et que je voudrais que ce truc qui fait mal s’arrète?
Cela me paraît tellement répandu, que j’enfoncerais une porte ouverte. Et puis, merde, je n’ai pas envie que mon ego devienne le sujet du jour. Je le trouve déjà bien souvent au centre du débat.
Qu’écrirais-je?
Que le bouddhisme, en ce moment, me paraît de plus en plus chiant dans l’image qu’il donne de lui, dans l’identité qu’il se donne, qui me paraît faire obstacle à ce qui m’intéresse le plus dans cette pratique : être un outil de relation avec soi-même et avec les autres?
Que les forums me paraissent de moins en moins vivants, de plus en plus exclusivement mentaux?
Que te dire?
Que j’ai envie de silence, que je réfléchis au message de notre asso pour créer un site web pour la rentrée?
Que te dire?
Que si vous voulez passer quelque jour au vert ici, vous pouvez vous arrèter, moyennant une petite contribution pour nous aider à vivre et nous développer.
Nous projetons de faire des accueils de stage de week-end, et si vous avez un projet, vous pouver nous joindre.
Faut juste savoir qu’ici, on est sans alcool, puisqu’on accueille parfois des ex-buveurs et qu’on veut les aider à tenir le cap.
Que te dire?
Que je viens de découvrir qu’une des deux chanteuses des Brigitte, je l’ai connue quand j’étais lycéen?
Qu’écrire?
Que je cherche la clarté dans les méandres de ce qui est obscur? Rien de neuf sous le soleil.
En fait, je suis un peu fatigué, et j’ai une envie : me donner la liberté de la vacance.
Vacances, une pratique de la vacuité.

Regarde-moi, je suis un moine zen. Rien de quoi être fier. Je ne vais plus au temple, je ne fréquente plus de groupe « officiel », je n’affiche pas mon nom de moine sur Facebook, et je ne me mets pas en photo en panoplie de méditant.
Je ne fais que m’asseoir sur le coussin, et ça me paraît déjà pas mal.
Je ne me sers plus de ce bol pour cette cérémonie qui fait bien : je mange juste simplement. Je mange même de la viande parfois, et je ne me contraint plus à suivre des règles de vie qui seraient ce qui est bien.
Je ne mets plus de kesa : je fais zazen en jean.
Je ne lis plus Dogen : je préfère Houei Neng, et encore plus Blueberry.
Je ne cherche pas à connaître ni pratiquer des règles de cérémonies compliquées : ici on chante parfois, parfois pas, et on dédicace simplement notre pratique à tout ce qui est. On se fout que les sons soient en place ou pas, en place par rapport à quoi?
Je vais aussi faire des trucs avec des gens qui suivent des traditions amérindiennes.
Parfois je me sens décalé, je me dis « en fait je suis bouddhiste ».
Puis je me rends compte que ce que je mets dans le terme « bouddhiste », c’est avant tout de vivre dans son corps, d’entrer en contact avec ses sens, sa respiration, son corps, de vivre et partager avec les autres, de se relier à ce qui est plus grand que nous, et d’arrêter de maintenir des identités qui de toutes façons seront balayées par tous les vents. Se dire moine zen est aussi une de ces identités.
On ne choisit pas d’effacer ses traces : le vent s’en charge, il faut avoir la patience de laisser son souffle se lever et tout balayer.
On ne peut pas non plus marcher au-dessus du sol, les traces, elles sont là, maintenant.
Comme cette trace qu’est le fait que, il faut le dire, je suis moine zen.
Là je t’en parle, car on est entre nous.
Mais je te dis ça pour me rappeler que j’ai choisi ce chemin un jour.
Aujourd’hui, est-ce important que je m’en rappelle, ou est-ce un signe d’intégration que je n’aie plus envie d’arborer tous les signes distinctifs?
Suis-je un de ces moines qui ont choisi de retourner dans le monde, comme le dit Antoine Marcel dans son Traité de la Cabane Solitaire?
On pourrait dire que oui, mais pourtant, je n’ai jamais quitté ce monde.

Moine, en fait, c’est tenter d’être vraiment bodhisattva.
Et un bodhisattva, il efface ses traces d’éveil, en essayant de vivre décemment dans ce monde, dans ces formes.
Moine, c’est être un être ordinaire, en fait.

Pratiquer la méditation, le zazen : maître, nonne ou moine, le dojo, comment se situer dans tout cet ensemble

Suite au post de Daniel sur le précédent article : https://faceaumur.wordpress.com/2014/06/10/pratiquer-seul-la-meditation-le-zazen-comment-aborder-cette-question/
la réponse que j’avais préparée s’est transformée en article qui continue ces réflexions, que voici donc.

 

Je veux juste rappeler que je ne suis pas un maître, enfin, je ne détiens aucune faculté particulière. Si toi ou d’autres me voyiez dans le quotidien, dans mes insuffisances, le bordel de mon bureau, toutes mes crises pour des conneries, etc…..où il est le maître?
Une chose, par contre, j’essaie simplement de dire mon expérience. J’y fus contraint quand on s’est retrouvé au ban d’un dojo tout ce qu’il y a de plus orthodoxe et d’officiel, de bouddhistement correct. Parce que je me suis juste retrouvé confronté à soit assumer ce qui était mon vécu (qui était soit non reconnu soit disqualifié par des personnes devant me salir pour ne pas voir leurs propres ombres), soit nier mon expérience en suivant le regard dominant qui voulait m’écraser.
Je n’ai pas eu vraiment le choix que d’assumer mon expérience sans une validation « officielle », qui est pourtant ce qui est implicitement recommandé par le système de pratique en place.
Bien sûr, tout cela s’est joué car inconsciemment j’étais pris par une dépendance au regard d’autrui.
Mais tout enfant a besoin du regard bienveillant d’un parent pour construire son autonomie. Et le mettre dans la position d’être soit directement autonome, et au service du système, soit non autonome, mais susceptible de recevoir la formation pour assurer dans le système à condition de lui être soumis, redevable, au service, n’est à mon sens pas créateur de liberté véritable. Et mon constat est que le zen est marqué par ce comportement féodaliste. De toutes façons, les deux écoles les plus représentées au départ en France, ont été le bouddhisme tibétain et le zen. Or, les deux sont directement issues de systèmes féodaux, où le bouddhisme est partie prenante en tant qu’autorité de pouvoir.
Cela est une vraie question, la plupart du temps non pensée par les pratiquants, car ils sont dedans.
Et pourquoi sont-ils dedans? Parce que la plupart pensent qu’ils ont besoin d’apprendre, et pas seuls. C’est profondément honnète la plupart du temps. Ce qui ne l’est pas, c’est de laisser croire qu’on n’atteindra aucun point d’autonomie, ou de faire douter de celle qu’on a déjà, et je pense que le bouddhisme a un karma très patriarcal malgré ses qualités.
C’est de dehors que j’ai commencé à penser tout cela, et à constater qu’en fait, il existe aussi d’autres alternatives, des alternatifs du dharma, comme tout un tas d’ermites hors institutions chez les tibétains, où des francs tireurs dans le zen ou autres, qui osèrent sortir des sentiers battus. Mais ils étaient soient bien éduqués au départ, soit survivants d’épreuves de vie terribles qui en ont fait des personnes sans peurs, donc peu enclines à se la laisser raconter par des institutions.
Beaucoup de gens, de plus en plus, considèrent qu’il n’y a pas de maîtres actuellement, en tout cas dans le zen.
Perso, je préfère, comme a pu me le dire quelqu’un comme Nicolas Gounaropoulos ou d’autres, le terme d’ami de bien.
Plein de gens sont mes maîtres, par exemple aujourd’hui j’ai rencontré ma nouvelle conseillère bancaire, et c’était chouette, on a parlé de plein de trucs, de nos vies, c’était très humain, et ça m’a fait du bien. C’était humain, cela n’a pas empèché que c’était aussi pro.
Si quelqu’un ressent un bien-être si je dis quelque chose, comme tu en fais part, en fait je ne fais que dire ce que je sens ou vois, quand je le pense bon à dire. Et je peux me tromper. Mais tant de gens vivent dans l’isolement de la perception d’eux-mêmes, et la peur d’être exploités par autrui, qu’il s’enferment. Même quelqu’un qui vient en paix est suspect. Moi aussi je m’enferme, pourtant j’ai envie qu’on vienne me voir…je n’échappe pas à tout ça. Le monde souffre de ces images projetées, il nous est urgent d’apprendre à ne pas se laisser avoir par cela.
Mais le bien-être, il est en toi. Une parole peut le réveiller, mais tu peux le réveiller aussi de multiples manières, tu sais que cette paix existe en toi, que tu peux la vivre organiquement. La parole d’autrui peut nous aider, mais elle ne fait que révéler ce qui est en nous qu’on a simplement oublié ou pas encore vu. Mais si on l’éprouve, c’est qu’on peut le vivre, c’est qu’on a la capacité de le vivre…sans dépendre de quelqu’un pour cela. Mais la relation peut aussi être une nécessité pour apprendre à le vivre. Pour moi, le vrai sens d’une relation de maître-disciple est l’apprentissage de cette autonomie, comme une saine relation de mère à enfant sert à l’aider à ne plus avoir besoin de sa mère…mais c’est très difficile de ne pas succomber aux écueils de l’attachement, de la dépendance. C’est une travail de conscience d’une vie. Et il y a beaucoup de souffrances à apprendre à gèrer, soigner, nettoyer, liées aux empreintes de dépendance qu’on a reçues, et que donc inconsciemment on transmet.
Effectivement, dans le zen, Dogen parlait de l’importance du maître, en fait il parle de l’importance de la relation incarnée. Elle ne peut être remplacée par un savoir encyclopédique dégueulé par un érudit qui nous subjugue sous une tonne de savoir. Par contre, le vrai maître, je pense, il voit ce que l’on capte, ou pas, vers où faut évoluer, c’est une prise en charge individualisée, en ce sens, c’est comme en médecine : on a besoin d’être vu dans sa singularité. C’est ce que je tente de faire, mais je l’ai appris surtout par mon boulot d’infirmier, car là on peut difficilement tricher.
Le Bouddha, le maître, c’est un thérapeute global.
Après, on peut lire les bouquins, mais c’est comme lire les notices des médicaments, ou les cours de médecine: ça aide, mais ça n’est pas le médicament. C’est un aide-mémoire pour s’en servir, et on se sert bien des bouquins quand on s’est d’abord formé sur le terrain. A mon avis.

Tu as aussi cité trois points dans ton écrit, qui en fait expriment bien un état des choses : le dojo, l’ordination de nonne-moine, le statut de maître.
Effectivement, dans notre culture on a réussi à en faire un truc hiérarchique. Cette dimension existe déjà en Orient, mais je pense que notre culture laïque la renforce, car on a derrière nous un monde féodal qui peuple notre inconscient collectif.
On veut la liberté, mais on veut des chefs. Paradoxe, mais paradoxe à voir et nommer si on veut l’éclairer et évoluer dans cet état des choses. Moi aussi ça me pose problème.

On veut être libre, mais pas gouverner.
Le dojo devient souvent perçu comme un territoire, le statut de nonne-moine comme un grade hiérarchique, et avec au bout le maître, dernière figure avant un bouddha inaccessible, idéal, support de toutes les projections.
L’autre jour, je me suis réveillé, en colère contre le Bouddha. J’ai fort peu ce genre de discussions avec lui plutôt présentes dans la Bible, je cause plus avec Dieu, dans ces cas. Mais je lui ai dit que j’étais en pétard : »pourquoi tu laisses faire toutes ces petites et grandes violences dans tes centres de pratique? Pourquoi tu laisses des gens se faire virer injustement? Pourquoi tant de conneries en ton nom? »
Bien sûr, il reste silencieux, et c’est ok.
Mais je pense que tout ça va changer car ça marche mal. En tous cas pas si bien pour qui veut bien ouvrir les yeux.
Faut juste se rappeler la signification des choses quand on doute. Et pour cela j’utilise la sémantique, la signification des mots, leur définition la plus basique.
Dojo, ça veut dire en japonais « lieu de la Voie ».
Moine, ça parle de quelqu’un qui a pris refuge dans les trois trésors, qui a reçu les préceptes et est censé les protéger. Dans ces préceptes, il y a ne pas critiquer, il y a ne pas mentir, il y a ne pas blasphémer les trois trésors. Un moine qui casse quelqu’un de la sangha, ne pratique pas la voie. C’est tout.
J’en reparlerai en détail, mais l’ordination, c’est avant tout un engagement de soi avec soi. Si on en a fait un truc où on amalgame le fait de suivre un maître, le fait d’avoir des missions à remplir dans le dojo, des responsabilités, on agrège ensemble des choses qu’on devrait maintenant différencier. Ce fonctionnement a eu sa nécessité au début, mais on doit requestionner le sens profond, au lieu de faire de l’ordination une sorte de substitut à tous les manques d’identité, de place sociale, de reconnaissance, qu’on peut avoir. Pas besoin d’avoir d’autre envie que de pratiquer dans un esprit d’éveil, c’est à dire de se connaître et connaître le monde.
Dans le zen, on est des moines laïcs, et il faudrait accepter que c’est en fait notre vraie réalité de fonctionnement. Le modèle monastique fermé a fait son temps. Le besoin est dans le monde, pas hors du monde. De toutes façons, tous ces cloisonnements n’ont plus de signification : on peut sauter sur son portable en sesshin, ou on peut s’enfermer chez soi en plein Paris.
Donc on peut déconstruire cette vision hiérarchique, mais il faut dissocier ce qui relève du fonctionnement administratif, gestionnaire, de ce qui relève de la fonction spirituelle…sachant que cela s’exprime forcément dans ces dimensions quand-même….c’est un koan. Mais si on peut donner un ordre aux choses, il ne faut pas oublier ce qui est pour moi le coeur des choses : la relation, dans une dimension horizontale.
Par exemple, on a taxé les druides d’illetrés, mais il a été vu qu’il n’en était rien. Mais ils tenaient à transmettre oralement. Sans trace écrite. C’est un peu la signification de la transmission d’esprit à esprit dans le zen, matérialisée par le bol, le kesa, car on a besoin d’incarner les symboles. Les premiers bouddhistes mémorisaient les sutras, ils les digéraient, les incorporaient. Aujourd’hui, on ne peut faire pareil, car il faudrait tout le temps lire….mais on peut retrouver cette relation à l’enseignement non comme un quelque-chose à absorber, mais comme une aide à réveiller l’être conscient qui est en nous. Quand on touche cette dimension, on lit pour peaufiner les angles d’expression de cette expérience, comme on regarde un diamant sous toutes ses facettes. Mais on n’en a plus besoin. Ce que je lis, je n’en ai plus vraiment besoin, encore que, mais cela m’aide souvent à trouver des mots pour ici, pour les autres…puis les mots des autres me fécondent, comme les tiens, alors j’en trouve d’autres en moi…mais ils viennent aussi du silence dans mes cellules, aussi du bruit, de la douleur, du bonheur…de ce qui est compris, de ce qui veut comprendre aussi, de l’ignorance.
Il faut oser écrire les sutras, il faut oser juste être et ne pas se considérer comme moins qu’une nonne, un moine ou un maître. L’éveil, c’est pour tous, et l’éveil ne fonctionne plus selon de la hiérarchie. Il fonctionne selon le vivant.
Shakyamuni a simplement enseigné d’observer sa respiration. Il disait en fait de juste voir, si elle est longue, courte, rapide, lente, etc…il ne disait pas de la juger bonne ou mauvaise.
C’est pareil pour les moines, nonnes, maîtres, et pour tout le monde.
Ici, peu importe le statut. C’est ce qui est écrit qui exprime la personne qui le fait.
Si tu dis des trucs biens, alors ta parole éclairera les autres qui la lisent. Moine ou pas.
Et si un grand maître écrit un truc complètement nase ou sans respect pour autrui, alors ce sera des conneries de maître qu’on pourra lire sur toute la planète.
La seule maîtrise qui compte, c’est ce qu’on fait de sa vie, de ses paroles, de ce qu’on pense. Elle est là la maîtrise, et que tu sois maître ou pas, moine ou pas, et que tu ailles ou pas au dojo, c’est cela que le cosmos retiendra et manifestera : si tu plantes des bonnes graines, même si les conditions sont adverses, un jour tu auras des fruits. Pas toujours de suite, parfois les conditions ne sont pas bonnes. Mais si tu suis cette voie, un jour, tu auras quelque chose de mieux que si tu plantes des mauvaises graines, ou que si tu ne plantes rien du tout.
Cela est plus important qu’être moine, nonne, maître, ou connaître tous les sutras; ou en tous cas, c’est vers cela que notre engagement devrait se manifester…et cela sans coup de fouet, sans se faire du mal. Déterminé, avec tendresse. Tendresse aussi pour soi. On en a besoin.

Le besoin de notre monde, est d’acteurs engagés dans l’incarnation. Pas de porter des titres. L’ordination est avant tout quelque chose d’intime, on ne devrait plus séparer les pratiquants selon le fait qu’ils soient ordonnés ou pas, mais accueillir leur engagement tel qu’il se manifeste.

Je m’arrèterai là pour aujourd’hui, mais la réflexion reste à continuer.