Shiho or not shiho?

Bonsoir.

L’autre jour, un copain me disait : « tu écris bien »…merci beaucoup!…un retour positif, ça fait toujours du bien. Bon, on m’a toujours dit à l’école, tu es meilleur à l’écrit qu’à l’oral (parce que j’étais timide et que je parlais peu, forcément ça aide pas)…et je suis toujours un brin timide, même si j’ai appris à causer, ce qui vient du fond, sort plus facilement dans l’intime extime de l’écriture, ou personne ne me coupe la chique.
Bon, c’est dit, passons à la suite.
Alors le copain il me dit : « pourquoi tu n’écris pas un truc sur le shiho? C’est vrai, ça, ici, en France, dans l’…..(bip censure de l’organisme concerné), ils disent tous qu’ici on a le vrai shiho, mais en même temps ils vont tous le chercher au Japon, qu’est-ce que ça veut dire ce truc? »

Bon, j’ai bien réfléchi. J’ai écrit sur l’ordi il y plusieurs semaines, j’ai écrit sur papier pendant les petites heures de la nuit pendant les vacances italiennes….j’ai même découvert récemment des trucs sur ce machin appelé shiho, que je ne savais pas, sur la transmission de trucs secrets….puis à la fin, vous savez quoi?
Bah en fait faut le dire : tout ça me prend la tête, me gave, bref, tout ça ça me fait chier, car en fait, tout ça, c’est tout, sauf le dharma de paix et de bonheur du zen comme le disait Dogen.

En fait, je cherche le sens que peut avoir le fait de courir après un petit bout de papier qui va stipuler que tu fais partie de la famille du vrai zen de Dogen depuis x générations, et que tu as tout fait comme il faut pour pouvoir être reconnu comme maître zen.
Une amie qui suivait une maîtresse zen shihotée, me racontait comment sa relation s’est finie à coup de poings sur la figure, quand elle lui a dit qu’elle ne maîtrisait pas ses émotions et qu’elle ne pouvait pas la reconnaître comme maîtresse véritable (bon, elle lui avait demandé des tas de trucs, genre s’occuper de l’autel alors qu’elle n’avait pas de voiture, dormir dans la même chambre, bref, la relation de vraie soumission basique où tu ne t’appartiens pas).
Un autre copain me racontait un autre pratiquant, qui un jour a branché un maître contemporain, en lui disant « bon, moi je continue avec toi, mais si tu me donnes le shiho, sinon je vais chez y ». Il lui a dit ok, mais d’attendre un peu. Il l’a eu, mais ça lui a couté beaucoup de fric, et il est revenu sans trop de moyens, se demandant pourquoi un maître est accueilli comme ça.
Bon, je ne sais pas tout, et peut-être tout ça est très déformé, mais je raconte comme j’ai entendu, et j’assume ma subjectivité.
Tout ça pour dire que ça ne respire pas vraiment, même si c’est des conneries ces histoires, la paix et le bonheur.
Une autre, qu’on m’a dite : une responsable de dojo devait le recevoir de Me Y…Me Z l’a su, étant responsable de pas mal de groupes de son secteur, et il lui a envoyé un mail pour l’inviter à ne pas recevoir le papier si enivrant.
Et une autre encore, dans le même secteur. Quelqu’un qui suivait un enseignant, déçu par son comportement relationnel lors de sa venue pour une sesshin, avec le groupe, s’est mis en relation avec le maître de son maître. Qui a fini par lui proposer le shiho après un bon temps de relation suivie. Le premier l’ayant appris, il a tout fait par envoi de mails et autres trucs, pour dégrader la remise de shiho en simple remise de préceptes.

Voilà, tout ça pour dire qu’il y a dans tout ça, outrancièrement d’enjeux politiques et de pouvoir, par contre je ne vois pas où se trouve la réalisation spirituelle…elle a l’air d’avoir bien disparu.

Ma question, que la lecture d’un article aujourd’hui a fait resurgir (en fait c’est pas tant une question qu’une sensation), est de savoir s’il atteste d’une réalisation spirituelle, ou s’il ne verrouille pas plutôt l’appartenance à une lignée. Donc à une nouvelle famille identitaire, renforçant le processus qu’on rencontre lors des différentes ordinations.
Cela est-il libérateur, ou propose-t-il une aliénation plus subtile?
Je vous invite à lire le point de vue exprimé ici

http://www.eyeofchan.org/all-articles/articles-by-author/articles-by-chuan-zhi/909-institutionalized-zen.html
C’est en anglais, malheureusement pour les non-anglophones. Mais très intéressant.
Il fait des rapprochements avec les processus utilisés lors des bizutages pour renforcer la cohésion d’un groupe, et aussi, un point qui m’a frappé, c’est la cérémonie d’entrée dans l’âge adulte où en fait l’on quitte sa famille pour entrer au monastère, la famille bouddhiste remplaçant quelque part la famille d’origine, avec tout ce que ça consiste de déprogrammation-reprogrammation par divers moyens de mise à l’épreuve du corps et de l’esprit.
Je ne savais pas ce point, et me demande si en fin de compte, on n’a pas importé un pur produit d’une culture à travers l’ordination dans le zen (où l’on nous dit textuellement qu’on quitte sa famille et que la pratique passe avant).

Il existe deux autres points qui m’ont interpellés :
« La seule authenticité de la transmission d’un Maître ne réside ni dans un cursus, ni dans la validation par des institutions, mais dans la seule transmission sincère et intime de la part d’un maître qui lui même est inscrit par le Shiho dans la lignée des Bouddhas. » Ecrivait quelqu’un qui l’a reçu.
Ainsi que le fait que lors de sa remise, des trucs secrets de Dogen sont remis à l’impétrant. Des enseignements. En fait, ça me laisse penser que le zen soto a succombé à une forme d’ésotérisme de la transmission, à créer du mystère par-dessus le Mystère.

Le fait de déclarer que l’authenticité d’un maitre ne dépend que du fait que quelqu’un qui ait le shiho le remette à un autre (excusez, peut-être préjugé-je, mais c’est ce que je lis dans cette phrase de façon assez claire, à la limite l’expérience ne compte pas autant que le lignage certifié physiquement par un papier), ne me semble rien d’autre qu’un processus de lignée arbitraire.
Bref, tu es validé par l’ancètre. Si c’est un fils bâtard de la famille, qui ne porte pas le nom, tu ne fais pas partie du clan.
Donc pour moi le zen est quand même hautement habité de tout un tas de trucs liés à la filiation, à l’appartenance, à quelque chose presque plus clanique que dharmique.
Est-ce libre ou est-ce la plus pure reproductions de tous nos conditionnements psychologiques les plus archaïques?

Bref, pour revenir aux histoires ci-dessus, quand je vois les enjeux et la violence de ce que ça peut engendrer (je suppose qu’il y a plein d’autres histoires savoureuses du même tonneau), on peut se demander alors, pourquoi tant de haine, pourquoi tant de stress, alors qu’au Japon, tous les moines sont shihotés après trois quatre ans de cursus.
Pourquoi donc, pour en revenir à la question de base, nous n’aurions pas, nous pratiquants occidentaux, un équivalent après trois ans de pratique dans un temple, dix ans de pratique laïque? Hein?
Alors pourquoi faire entendre que le shiho ici est plus authentique que là-bas (au Japon)?

Bref, tout ça en fait me trouble et ne me remplis pas de bonheur. Tout ça sent trop l’embrouille, tout ça sent trop l’église. Tout ça sent trop ce qui corrompt le coeur et l’âme, l’attachement aux objets phalliques du pouvoir, avec bien sûr la prétention de ne pas l’être!
C’est plus facile de ne pas être attaché à avoir le shiho quand on l’a, tout comme de ne pas se faire de souci pour l’argent quand on en a!
Il y a plusieurs années, certains avaient contesté certains shihos et leur légitimité.

Mais mon questionnement reste le suivant : le shiho représente-t-il vraiment une certification de réalisation spirituelle de quelqu’un? Et si ce n’est pas le cas, est-il utile qu’il continue d’être utilisé comme il l’est maintenant? Autrement dit vaut-il quelque chose ou n’est-il qu’une décoration?
La forme exprime-t-elle le fond, ou n’est-ce que du décorum et du folklore, qu’on utilise pour mener ceux qui y croient (car faut y croire, et moi j’ai choisi la personne que j’ai suivie parce que je croyais dans le fait que son shiho certifiait la réalité d’une expérience, et elle me semblait alors valide).
Mais cette expérience, est-elle irréversible ou corruptible?

Pour ma part, j’aurais tendance à penser qu’il ne faut reposer sur rien.
En tous cas, voilà ce que j’avais à en dire, et mon sentiment est que nous devrons réfléchir et modifier le rapport qu’on a à ces aspects formels de la pratique, si on ne veut pas qu’elle devienne formaliste. Il en est de même à mon avis avec ce qui concerne l’ordination (j’ai un jour entendu quelqu’un dire qui voulait devenir nonne « mais on est obligé de choisir un maître »….j’avais envie de lui dire « fais semblant » puis part avec qui tu veux, on n’est pas obligé d’appartenir à quelqu’un pour se faire ordonner, et une relation se construit dans le temps, et surtout sans contrainte!).

Sur ce, ne vous prenez pas trop la tête avec tout ça : une chose à ne pas oublier, le zen dont parlait Dogen n’est même pas l’apprentissage de la méditation assise, mais le parfait dharma de paix et de bonheur…qu’est-ce qu’un bout de papier viendrait nous pourrir la ventripotente extase du sourire du Bouddha jusqu’aux deux oreilles?

Bisous la compagnie.
J’espère que vous finissez bien les vacances, et préparez bien la rentrée.

A bientôt.

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Pratiquer la méditation, le zazen : maître, nonne ou moine, le dojo, comment se situer dans tout cet ensemble

Suite au post de Daniel sur le précédent article : https://faceaumur.wordpress.com/2014/06/10/pratiquer-seul-la-meditation-le-zazen-comment-aborder-cette-question/
la réponse que j’avais préparée s’est transformée en article qui continue ces réflexions, que voici donc.

 

Je veux juste rappeler que je ne suis pas un maître, enfin, je ne détiens aucune faculté particulière. Si toi ou d’autres me voyiez dans le quotidien, dans mes insuffisances, le bordel de mon bureau, toutes mes crises pour des conneries, etc…..où il est le maître?
Une chose, par contre, j’essaie simplement de dire mon expérience. J’y fus contraint quand on s’est retrouvé au ban d’un dojo tout ce qu’il y a de plus orthodoxe et d’officiel, de bouddhistement correct. Parce que je me suis juste retrouvé confronté à soit assumer ce qui était mon vécu (qui était soit non reconnu soit disqualifié par des personnes devant me salir pour ne pas voir leurs propres ombres), soit nier mon expérience en suivant le regard dominant qui voulait m’écraser.
Je n’ai pas eu vraiment le choix que d’assumer mon expérience sans une validation « officielle », qui est pourtant ce qui est implicitement recommandé par le système de pratique en place.
Bien sûr, tout cela s’est joué car inconsciemment j’étais pris par une dépendance au regard d’autrui.
Mais tout enfant a besoin du regard bienveillant d’un parent pour construire son autonomie. Et le mettre dans la position d’être soit directement autonome, et au service du système, soit non autonome, mais susceptible de recevoir la formation pour assurer dans le système à condition de lui être soumis, redevable, au service, n’est à mon sens pas créateur de liberté véritable. Et mon constat est que le zen est marqué par ce comportement féodaliste. De toutes façons, les deux écoles les plus représentées au départ en France, ont été le bouddhisme tibétain et le zen. Or, les deux sont directement issues de systèmes féodaux, où le bouddhisme est partie prenante en tant qu’autorité de pouvoir.
Cela est une vraie question, la plupart du temps non pensée par les pratiquants, car ils sont dedans.
Et pourquoi sont-ils dedans? Parce que la plupart pensent qu’ils ont besoin d’apprendre, et pas seuls. C’est profondément honnète la plupart du temps. Ce qui ne l’est pas, c’est de laisser croire qu’on n’atteindra aucun point d’autonomie, ou de faire douter de celle qu’on a déjà, et je pense que le bouddhisme a un karma très patriarcal malgré ses qualités.
C’est de dehors que j’ai commencé à penser tout cela, et à constater qu’en fait, il existe aussi d’autres alternatives, des alternatifs du dharma, comme tout un tas d’ermites hors institutions chez les tibétains, où des francs tireurs dans le zen ou autres, qui osèrent sortir des sentiers battus. Mais ils étaient soient bien éduqués au départ, soit survivants d’épreuves de vie terribles qui en ont fait des personnes sans peurs, donc peu enclines à se la laisser raconter par des institutions.
Beaucoup de gens, de plus en plus, considèrent qu’il n’y a pas de maîtres actuellement, en tout cas dans le zen.
Perso, je préfère, comme a pu me le dire quelqu’un comme Nicolas Gounaropoulos ou d’autres, le terme d’ami de bien.
Plein de gens sont mes maîtres, par exemple aujourd’hui j’ai rencontré ma nouvelle conseillère bancaire, et c’était chouette, on a parlé de plein de trucs, de nos vies, c’était très humain, et ça m’a fait du bien. C’était humain, cela n’a pas empèché que c’était aussi pro.
Si quelqu’un ressent un bien-être si je dis quelque chose, comme tu en fais part, en fait je ne fais que dire ce que je sens ou vois, quand je le pense bon à dire. Et je peux me tromper. Mais tant de gens vivent dans l’isolement de la perception d’eux-mêmes, et la peur d’être exploités par autrui, qu’il s’enferment. Même quelqu’un qui vient en paix est suspect. Moi aussi je m’enferme, pourtant j’ai envie qu’on vienne me voir…je n’échappe pas à tout ça. Le monde souffre de ces images projetées, il nous est urgent d’apprendre à ne pas se laisser avoir par cela.
Mais le bien-être, il est en toi. Une parole peut le réveiller, mais tu peux le réveiller aussi de multiples manières, tu sais que cette paix existe en toi, que tu peux la vivre organiquement. La parole d’autrui peut nous aider, mais elle ne fait que révéler ce qui est en nous qu’on a simplement oublié ou pas encore vu. Mais si on l’éprouve, c’est qu’on peut le vivre, c’est qu’on a la capacité de le vivre…sans dépendre de quelqu’un pour cela. Mais la relation peut aussi être une nécessité pour apprendre à le vivre. Pour moi, le vrai sens d’une relation de maître-disciple est l’apprentissage de cette autonomie, comme une saine relation de mère à enfant sert à l’aider à ne plus avoir besoin de sa mère…mais c’est très difficile de ne pas succomber aux écueils de l’attachement, de la dépendance. C’est une travail de conscience d’une vie. Et il y a beaucoup de souffrances à apprendre à gèrer, soigner, nettoyer, liées aux empreintes de dépendance qu’on a reçues, et que donc inconsciemment on transmet.
Effectivement, dans le zen, Dogen parlait de l’importance du maître, en fait il parle de l’importance de la relation incarnée. Elle ne peut être remplacée par un savoir encyclopédique dégueulé par un érudit qui nous subjugue sous une tonne de savoir. Par contre, le vrai maître, je pense, il voit ce que l’on capte, ou pas, vers où faut évoluer, c’est une prise en charge individualisée, en ce sens, c’est comme en médecine : on a besoin d’être vu dans sa singularité. C’est ce que je tente de faire, mais je l’ai appris surtout par mon boulot d’infirmier, car là on peut difficilement tricher.
Le Bouddha, le maître, c’est un thérapeute global.
Après, on peut lire les bouquins, mais c’est comme lire les notices des médicaments, ou les cours de médecine: ça aide, mais ça n’est pas le médicament. C’est un aide-mémoire pour s’en servir, et on se sert bien des bouquins quand on s’est d’abord formé sur le terrain. A mon avis.

Tu as aussi cité trois points dans ton écrit, qui en fait expriment bien un état des choses : le dojo, l’ordination de nonne-moine, le statut de maître.
Effectivement, dans notre culture on a réussi à en faire un truc hiérarchique. Cette dimension existe déjà en Orient, mais je pense que notre culture laïque la renforce, car on a derrière nous un monde féodal qui peuple notre inconscient collectif.
On veut la liberté, mais on veut des chefs. Paradoxe, mais paradoxe à voir et nommer si on veut l’éclairer et évoluer dans cet état des choses. Moi aussi ça me pose problème.

On veut être libre, mais pas gouverner.
Le dojo devient souvent perçu comme un territoire, le statut de nonne-moine comme un grade hiérarchique, et avec au bout le maître, dernière figure avant un bouddha inaccessible, idéal, support de toutes les projections.
L’autre jour, je me suis réveillé, en colère contre le Bouddha. J’ai fort peu ce genre de discussions avec lui plutôt présentes dans la Bible, je cause plus avec Dieu, dans ces cas. Mais je lui ai dit que j’étais en pétard : »pourquoi tu laisses faire toutes ces petites et grandes violences dans tes centres de pratique? Pourquoi tu laisses des gens se faire virer injustement? Pourquoi tant de conneries en ton nom? »
Bien sûr, il reste silencieux, et c’est ok.
Mais je pense que tout ça va changer car ça marche mal. En tous cas pas si bien pour qui veut bien ouvrir les yeux.
Faut juste se rappeler la signification des choses quand on doute. Et pour cela j’utilise la sémantique, la signification des mots, leur définition la plus basique.
Dojo, ça veut dire en japonais « lieu de la Voie ».
Moine, ça parle de quelqu’un qui a pris refuge dans les trois trésors, qui a reçu les préceptes et est censé les protéger. Dans ces préceptes, il y a ne pas critiquer, il y a ne pas mentir, il y a ne pas blasphémer les trois trésors. Un moine qui casse quelqu’un de la sangha, ne pratique pas la voie. C’est tout.
J’en reparlerai en détail, mais l’ordination, c’est avant tout un engagement de soi avec soi. Si on en a fait un truc où on amalgame le fait de suivre un maître, le fait d’avoir des missions à remplir dans le dojo, des responsabilités, on agrège ensemble des choses qu’on devrait maintenant différencier. Ce fonctionnement a eu sa nécessité au début, mais on doit requestionner le sens profond, au lieu de faire de l’ordination une sorte de substitut à tous les manques d’identité, de place sociale, de reconnaissance, qu’on peut avoir. Pas besoin d’avoir d’autre envie que de pratiquer dans un esprit d’éveil, c’est à dire de se connaître et connaître le monde.
Dans le zen, on est des moines laïcs, et il faudrait accepter que c’est en fait notre vraie réalité de fonctionnement. Le modèle monastique fermé a fait son temps. Le besoin est dans le monde, pas hors du monde. De toutes façons, tous ces cloisonnements n’ont plus de signification : on peut sauter sur son portable en sesshin, ou on peut s’enfermer chez soi en plein Paris.
Donc on peut déconstruire cette vision hiérarchique, mais il faut dissocier ce qui relève du fonctionnement administratif, gestionnaire, de ce qui relève de la fonction spirituelle…sachant que cela s’exprime forcément dans ces dimensions quand-même….c’est un koan. Mais si on peut donner un ordre aux choses, il ne faut pas oublier ce qui est pour moi le coeur des choses : la relation, dans une dimension horizontale.
Par exemple, on a taxé les druides d’illetrés, mais il a été vu qu’il n’en était rien. Mais ils tenaient à transmettre oralement. Sans trace écrite. C’est un peu la signification de la transmission d’esprit à esprit dans le zen, matérialisée par le bol, le kesa, car on a besoin d’incarner les symboles. Les premiers bouddhistes mémorisaient les sutras, ils les digéraient, les incorporaient. Aujourd’hui, on ne peut faire pareil, car il faudrait tout le temps lire….mais on peut retrouver cette relation à l’enseignement non comme un quelque-chose à absorber, mais comme une aide à réveiller l’être conscient qui est en nous. Quand on touche cette dimension, on lit pour peaufiner les angles d’expression de cette expérience, comme on regarde un diamant sous toutes ses facettes. Mais on n’en a plus besoin. Ce que je lis, je n’en ai plus vraiment besoin, encore que, mais cela m’aide souvent à trouver des mots pour ici, pour les autres…puis les mots des autres me fécondent, comme les tiens, alors j’en trouve d’autres en moi…mais ils viennent aussi du silence dans mes cellules, aussi du bruit, de la douleur, du bonheur…de ce qui est compris, de ce qui veut comprendre aussi, de l’ignorance.
Il faut oser écrire les sutras, il faut oser juste être et ne pas se considérer comme moins qu’une nonne, un moine ou un maître. L’éveil, c’est pour tous, et l’éveil ne fonctionne plus selon de la hiérarchie. Il fonctionne selon le vivant.
Shakyamuni a simplement enseigné d’observer sa respiration. Il disait en fait de juste voir, si elle est longue, courte, rapide, lente, etc…il ne disait pas de la juger bonne ou mauvaise.
C’est pareil pour les moines, nonnes, maîtres, et pour tout le monde.
Ici, peu importe le statut. C’est ce qui est écrit qui exprime la personne qui le fait.
Si tu dis des trucs biens, alors ta parole éclairera les autres qui la lisent. Moine ou pas.
Et si un grand maître écrit un truc complètement nase ou sans respect pour autrui, alors ce sera des conneries de maître qu’on pourra lire sur toute la planète.
La seule maîtrise qui compte, c’est ce qu’on fait de sa vie, de ses paroles, de ce qu’on pense. Elle est là la maîtrise, et que tu sois maître ou pas, moine ou pas, et que tu ailles ou pas au dojo, c’est cela que le cosmos retiendra et manifestera : si tu plantes des bonnes graines, même si les conditions sont adverses, un jour tu auras des fruits. Pas toujours de suite, parfois les conditions ne sont pas bonnes. Mais si tu suis cette voie, un jour, tu auras quelque chose de mieux que si tu plantes des mauvaises graines, ou que si tu ne plantes rien du tout.
Cela est plus important qu’être moine, nonne, maître, ou connaître tous les sutras; ou en tous cas, c’est vers cela que notre engagement devrait se manifester…et cela sans coup de fouet, sans se faire du mal. Déterminé, avec tendresse. Tendresse aussi pour soi. On en a besoin.

Le besoin de notre monde, est d’acteurs engagés dans l’incarnation. Pas de porter des titres. L’ordination est avant tout quelque chose d’intime, on ne devrait plus séparer les pratiquants selon le fait qu’ils soient ordonnés ou pas, mais accueillir leur engagement tel qu’il se manifeste.

Je m’arrèterai là pour aujourd’hui, mais la réflexion reste à continuer.

 

Pratiquer seul la méditation, le zazen : comment aborder cette question?

Cela fait quelques temps que je songe à aborder quelques thèmes spécifiques à la pratique du zen.
En effet, il existe des façons de présenter la pratique, qui, s’ils ont eu une raison d’être liée à des circonstances précises au moment de l’implantation de la pratique en France, restent encore véhiculés là où à mon sens, ils sont dépassés quant à leur pertinence. Car les choses ont évoluées.
Et entre la recommandation forte, et le dogme, il n’y a qu’un pas à franchir qui, il me semble, l’est régulièrement.
En effet, entre un conseil d’ami spirituel, et une obligation morale, il y a tout un monde, qui est celui de la liberté d’éthique. Doit-on suivre quelque chose aveuglément, ou rester capable de critiquer positivement ce qu’on pratique ?
Ce n’est pas une petite question, elle est celle de la liberté. Et il me semble que cela peut arranger certains que d’autres renoncent à leur liberté, surtout s’ils en énoncent les limites, et que ça arrange parfois aussi ceux qui renoncent à leur liberté, car ça leur épargne de traverser des angoisses, car ils préfèrent le déjà connu d’une position souffrante, infantile, soumise, mais tellement connue et identifiée qu’il est plus rassurant d’y rester que de tenter de s’en affranchir.

Mais passons au vif du sujet.
J’avais noté trois idées, que je retiendrai pour l’instant.
1- On ne peut pratiquer que dans un dojo.
2- Pour se faire ordonner nonne ou moine, il faut avoir un maître.
3- On ne peut avoir qu’un seul maître.

La deuxième, reprend les termes exacts que j’ai entendus de la part d’une pratiquante qui songeait à l’ordination de nonne.
La troisième, je l’ai lue dans un recueil d’enseignements d’un enseignant contemporain que j’ai lu par hasard.
La première, est extrêmement répandue dans le milieu de pratique dominant en France.

1-Quand on signifie qu’on ne peut pratique que dans un dojo, faut-il définir l’objet de la pratique. S’agit-il de zazen ? S’agit-il de tout ce qu’il y a autour de zazen ?
L’idée qui circule, est que si l’on pratique seul, on aura une pratique erronée.
Michel Proulx, un jour, sur un forum, avait eu cette formule que j’avais trouvée pertinente : différencier s’il s’agit de pratiquer zazen, la méditation, ou le bouddhisme. Disant que pratiquer zazen seul, n’était pas un problème, mais que croire pratiquer le bouddhisme sans enseignement direct, était ce qui était déconseillé, Dogen disant même qu’il valait mieux ne pas le pratiquer que le pratiquer sans un maître.
Le grand facteur de confusion, dans le zen occidental en France, c’est que Maître Deshimaru a souvent répété à ses disciples, que le zen, c’était zazen. De là à en faire un objet d’attachement, il n’y avait qu’un pas.
Or, s’il avait ce discours, c’est que beaucoup croyaient que le zen pouvait se réaliser en s’affranchissant de tout effort sur soi-même, de tout retour à la réalité concrète de son corps, de toute conscience incarnée, prétendant à un éveil spirituel hors de ce monde.
C’était aussi pour contrebalancer la dérive japonaise d’un zen où l’on ne pratique plus que des rituels, et où la méditation est oubliée. Où l’on verse dans un formalisme, un ritualisme, déconnecté de son essence : la conscience de ce corps-esprit relié.
Ceci pour dire qu’il est parfaitement possible de pratiquer seul. C’est une réalité existante dont il faut tenir compte. Etant hors des milieux de pratique depuis 2006, fréquentant des lieux de contact virtuels sur le net, force est de constater qu’il y a pas mal de gens qui tentent de pratiquer régulièrement et seuls. Et non pas seulement tentent, mais ont une pratique suivie.
Ce qui serait nuisible, c’est d’opposer la pratique seul et la pratique en groupe, d’utiliser l’une pour éviter l’autre.
S’asseoir sur un coussin, reprendre conscience de son corps, de son souffle, de ce qui nous traverse comme sensations, pensées, émotions, pulsions, mouvements, énergies, n’a rien d’ésotérique. Il suffit juste de décider d’être conscient de ce qu’on est.
Quand à l’aspect physique, technique de la posture, il suffit d’un peu d’attention à son corps, de s’observer évoluer dans sa pratique, pour voir si l’on a plus de bien-être ou moins selon notre façon de procéder, et d’en tenir acte pour réajuster notre façon de faire pour que les choses se passent mieux.
L’écueil, selon moi, est d’apprendre à sortir d’un certain rapport de force avec soi-même, et de cesser la lutte. La posture peut devenir un enjeu de performance : je pense qu’il est important de revenir à un fondement de détente. Détente ne veut pas dire laisser aller. Mais signifie ne pas mettre de la tension quand elle n’est pas utile.
Car beaucoup de gens ne se détendent pas dans leur dos, dans leurs reins. Ecouter la respiration, la laisser libre d’aller, ne pas contraindre quoi que ce soit, serait un grand bien.
N’oublions pas qu’un japonais, n’a en rien le même rapport au corps, à la douleur, que nous. Et qu’il faut investir la pratique de la méditation en cessant de copier une façon conditionnée par de nombreux aspects culturels, mais l’investir avec notre conscience corporelle occidentale.
Et renoncer à un atavisme doloriste, à une forme de masochisme, de mise à l’épreuve de la souffrance, qui est un conditionnement culturel bien propre à notre société, par contre.
Car le Christ, est peut-être monté sur la croix, a souffert. Ok. Mais rappelons-nous que s’il l’a fait, c’est pour nous sauver, et qu’il n’a pas demandé à ce qu’on souffre tous autant que lui.
De toutes façons, on aura assez notre dose de souffrance conditionnée comme ça qui va se révéler, pour en rajouter dans notre façon de pratiquer.
Donc, acceptons que le plaisir puisse exister dans la pratique. Le Bouddha, on l’appelle le Bienheureux, pas autrement !
Ensuite, on peut parfaitement se rendre dans un centre, de temps en temps, si on ne peut faire autrement, et profiter de ce qu’il s’y passe. Après, les compétences sont différentes, les accompagnements sont très différents qualitativement. Et il peut aussi y avoir une question d’alchimie, de personnes. Il faut faire avec ce qu’on a. Parfois se donner les chances d’aller voir d’autres personnes, chercher.
Mais la pratique, on la réalise nous, pas quelqu’un d’autre.
Il est difficile de donner une recette pour gérer la façon dont on peut pratiquer dans un centre. Cela est au cas par cas.
Dans les grandes lignes, quelqu’un qui rend trop dépendant à sa personne, qui exige un engagement où l’on se sent trop en conflit entre sa pratique et sa vie personnelle, qui ne nous aide pas à progresser dans notre confiance en nous, alors on peut se poser des questions.
Une attitude autoritariste, une pratique formaliste à l’excès, trop de rigidités, ne sont pas non plus de très bons indices. Un cadre est là pour structurer un espace, avec un dedans et un dehors. Mais pas pour devenir une fin en soi.
Il est important de se rappeler sa question initiale : pourquoi pratique-t-on ?
Pour moi, c’est très simple : le Bouddha voulait résoudre le problème de la souffrance.
Et c’est, je pense, la motivation de fond de chacun, qui s’exprime à des degrés divers.
Si la motivation devient pratiquer pour pratiquer, alors il faut se rappeler quel mouvement nous a porté vers le coussin.
Bien sûr, l’on dit que la vraie pratique est sans but. Oui, c’est vrai. Mais sur un plan ultime. L’ultime ne doit pas faire perdre de vue que nous vivons dans un monde relatif.
Sans but signifie qu’on abandonne toute volonté de tirer un profit égocentrique de la pratique, mais l’enseignement bouddhiste dit que l’esprit qui sous-tend notre pratique est l’esprit qui veut s’éveiller, qui veut vivre conscient, Bodaishin.
Ne pas se fixer de buts limités ne signifie pas qu’il n’y a pas d’intention, de direction éthique.
Là est le sens du bouddhisme en tant que cadre de pratique pour la méditation, il donne une direction à la conscience.
Sinon, l’on risque de sombrer dans ce qu’on appelle le quiétisme : une pratique pour rester pépère, tranquille, bien au chaud avec soi-même. Et sans prendre le risque des autres et du monde.
Si le zen c’est pas pour se faire du mal, ce n’est pas non plus pour rester assoupi et à l’abri en rupture avec le monde.
Mais ça, c’est une question d’équilibre, car parfois on a besoin de recul, parfois de s’investir, mais il n’y a pas non plus de réponse fixe, cela dépend de là où chacun en est avec lui-même.

En tous cas, si l’on pratique seul, je pense qu’il est important d’essayer de trouver quand même un groupe, de tenter la confrontation avec autrui. Cela permet de se situer aussi dans ses limites. Un échange aussi se produit, qui peut être riche.
L’on peut très bien aussi, trouver un ou des amis qui ont envie de tenter la méditation, et le faire ensemble. C’est très simple, il suffit de donner une convention de début et de fin, genre un coup de cloche, ou autre chose, et de se proposer le silence. Et éviter aussi que qui que ce soit se positionne en propriétaire du temps, d’un enseignement, de la pratique, bref, d’éviter la gourouite aigüe qui peut parfois sévir dans ce genre de cas.
Avoir un temps d’échange, après, en tentant de rester dans le ressenti, peut être utile.
Mais le mieux, c’est de rester souple d’esprit et de ne pas avoir de systématisme, et savoir remettre en question les choses sans non plus tout bouleverser sans cesse.
Posé, stable, sans être figé.

Je m’arrêterai là, car il y aurait encore de quoi dire. Mais si des points posent questions, n’hésitez pas à m’en faire part, je peux tenter d’y répondre et de développer ce qui mériterai de l’être. Ce sont les réflexions que je lis, que j’entends, qui sont ce qui nourrit mon discours. Nos préoccupations sont plus universelles qu’on ne croit parfois.
Et j’aborderai les deux autres points plus tard, je ne les oublie pas.
A plus tard.

Réflexions sur la pratique du bouddhisme dans ce monde : le problème du bouddhisme, c’est le bouddhisme lui-même.

Le piège immense du bouddhisme, et qui est potentiellement celui de toute autre pratique, mais je pense particulièrement du bouddhisme, c’est justement le déni de la souffrance. Et le déni d’une chose : le bouddhisme n’échappe pas aux conditionnements.

Le problème, que nous pouvons rencontrer, c’est que certains croient, parce qu’ils ont trouvé un groupe où ils ont une audience, parce qu’ils maîtrisent certains termes et comprennent quelques textes, parce qu’ils réussissent à s’approprier un langage et le restituer, parce qu’ils parviennent à rester assis quarante minutes sans bouger, parce qu’ils ont des habits spéciaux, parce qu’ils rentrent dans la chambre du maître, parce qu’ils pratiquent depuis plusieurs dizaines d’années, parce qu’ils ont connu maître X et Y, qu’ils sont alors au-dessus du lot et connaissent quelque chose que les autres ne connaissent pas.
Qu’il y ait la réalité d’une expérience vécue, et sa singularité, pour moi cela est complètement respectable. Je n’ai aucune envie de critiquer cela.
Mais si quelqu’un montre ses attributs de pratiquant expérimenté, marque sa différence d’avec les autres par ce fait, et ne supporte aucune remise en question de ce qu’il est et représente, c’est pour moi un signe d’attachement certain à des aspects conditionnés.
Donc pour moi ce n’est pas être libre ni témoigner de la libération. Comment peut-on en transmettre l’essence si on est encore aliéné ?
Il n’est aucunement question pour moi de dénigrer qui que ce soit ou de chercher des cibles à abattre. Par contre il est question de savoir si la ou les personnes face à nous sont capables de nous aider à entrer en relation avec ce qui est l’essence de notre existence, et d’aller vers plus de liberté et plus de bonheur dans cette vie. Ou pas.

En ce sens, je pense qu’en 2014, soit environ cinquante ans après que ces pratiques se soient réellement implantées chez nous, nous devons assumer notre chemin, et cesser de nourrir des attentes vis à vis de personnes qui de toute évidence ne sont pas capables de nous aider, même si elles laissent entendre qu’elles sont capables du contraire.
Écouter notre intuition, ce qu’on sent profondément. Ne plus se laisser abuser par autrui ou nous-mêmes.
Ce n’est pas contre ces personnes. C’est avant tout pour nous, pour protéger notre liberté, notre autonomie. Même si c’est parfois difficile.
Ne pas attendre la lumière de l’extérieur, mais la chercher par et en nous-mêmes.

Nous avons tous besoin de se sentir accompagnés parfois, on peut tous avoir besoin d’aide.
Nous avons besoin de cet Autre qui puisse témoigner de ce qu’il voit de notre chemin.
Mais nous avons aussi besoin d’être respectés dans notre autonomie. Il est important d’évaluer si le cadre de pratique que nous fréquentons, les instructeurs que nous allons voir, sont capables de respecter cela, ou s’ils ont en fait un obscur besoin de nous pour satisfaire un manque qui est leur et non reconnu. Point besoin de juger, mais reconnaître cette réalité humaine, et savoir si on peut faire avec ou pas. Si le maître ou le groupe ont besoin de nous, on peut se questionner sérieusement : est-ce une pratique qui libère, ou un nouveau système de dépendances mutuelles ?
Cela n’est certes pas facile, car souvent l’on arrive avec le présupposé que dans cette pratique, l’aspiration étant d’aller vers une conscience plus éveillée, plus de compassion, l’on peut s’attendre à ne pas retrouver les réflexes de fonctionnement égotiques habituels, mais quelque chose qui tente de ne pas les reproduire.
L’on arrive aussi avec son lot de souffrance, on suppose qu’on peut poser son fardeau en toute confiance. Ou au moins ne pas s’en charger de plus. On arrive en s’ouvrant, en laissant tomber ses protections, parfois, souvent. Aussi parfois on arrive avec de la confusion. Alors on met en veilleuse certaines sensations, car on se dit que non, c’est nous qui déconnons, qui avons une vision biaisée…et on considère qu’autrui a plus raison que nous.
Ce que je dis, c’est qu’en fait, il faut, même si l’on se sent confus, tenter de mettre en œuvre son esprit de discrimination, écouter ce qu’on sent, ne pas s’en remettre aveuglément et complètement à quelque chose ou quelqu’un qui soit complètement extérieur à soi.

Le problème du bouddhisme c’est le bouddhisme lui-même….car tout ce bordel n’était pas le problème du Bouddha. Le Bouddha s’en foutait d’être bouddhiste. Il n’a d’ailleurs jamais été considéré comme faisant partie de la secte de ses deux maîtres.
Par contre, il voulait se sortir de ce truc qui fait mal et qui nous emmerde : la souffrance.
Et je pense que c’est ce dernier point qui fait de lui une super star planétaire depuis 2600 ans : cette question qui était la sienne, est aussi la tienne, comme la mienne, elle est, sous des tas de formes différentes, celle de tout le monde, sans exception.
Aujourd’hui, j’en suis arrivé au point que je considère qu’en fait, la Voie est un chemin complètement individuel, et que ce que le Bouddha a montré était le fruit d’un cheminement individuel.
Tout le système qui a été créé autour, écriture des sutras, système monastique, rituels divers, etc etc….n’ont été autre que des émanations au service de cette réalisation. Mais quand ils deviennent une fin en soi, on perd de vue le but : s’accomplir, se réaliser, devenir libres, mais libres dans ce monde de causes et conditions.
Le groupe aura un sens, s’il soutient les cheminements individuels….mais trop souvent des enjeux comme la subsistance financière du groupe, ou même simplement la non résolution d’un doute fondamental sur la voie à suivre, ou la submersion par des souffrances diverses, font qu’on peut perdre de vue le but…le but est qu’il n’y a d’autre but que d’être, donc simplement de vivre tel qu’on est.
Il n’y a pas de but. Et ça c’est souvent inadmissible, car pas de but ni plus rien à atteindre, veut dire affronter ses limites, sa propre finitude. Sa mort.
Et ça, c’est insupportable pour l’ego qui veut des trucs à manger pour ne pas se voir, des trucs à faire pour se distraire. Alors on fait samu, on traduit des textes, on médite des heures, on pratique des trucs spéciaux, on va causer avec des maîtres, on croit qu’on avance…alors que souvent on fuit son vrai visage. C’est humain, cela arrive et c’est presque normal, et c’est même mieux qu’aller se saouler au bistrot ou perdre son temps futilement. Mais ça peut devenir fixation.
C’est pour ça qu’il n’y a rien, vraiment rien, auquel se fixer, rien à protéger. Rien à être. Car nous sommes déjà. Reconnaître que nous sommes déjà , nous éviterait souvent de chercher en vain à être ailleurs et autrement que là où ça existe déjà.
C’est à dire ici, dans ce monde tel qu’il est.

Par contre, on ne peut cautionner des attitudes hautaines au nom du fait qu’on aurait compris quelque chose de spécial. Car si on comprend son propre Cœur, on ne peut que constater que la souffrance, c’est ce qui nous relie tous. Et aussi nous sépare.
Et si notre souffrance fait peur, on nous fait penser dessus, on nous écoute, mais avec un petit sourire semblant dire qu’en fait on n’est par encore arrivé au point de vraie compréhension.
Or, la souffrance, oui, c’est de la merde et du sang…et ça fait peur, on n’a pas envie de se la coltiner, et on voudrait que ça ne soit pas.
Et cela, c’est pareil dans le monde « normal », et aussi par écrans interposés. C’est parfois pire car un écran, c’est froid, ça ne dit rien, ça ne réagit pas…..et c’est justement la violence que ça peut générer : celle de ne pas voir que derrière les mots qui s’y affichent, il y a quelqu’un qui vit des choses qu’on ne sait pas. Il y a quelqu’un qu’on ne voit pas.
Parfois, il n’y a rien d’autre à faire qu’écouter l’expression de cette souffrance, quelle que soit sa forme, sans faire aucun projet sur elle…pas même celui de trouver une réponse. Juste être là et embrasser cela qui s’exprime.

Es-tu bouddhiste ? C’est quoi pour toi dans ta vie être bouddhiste ? Ça veut dire faire vivre et vivre quoi pour toi ?
C’est ça la vraie question qui se dessine derrière le fait que tu puisses être considéré comme non-bouddhiste. Personne ne peut rien décider de ça pour toi, c’est ton choix intime. Ceux qui commenteront que tu n’es pas bouddhiste, le sont-ils alors ?
Je vais être radical, mais dire de ou à quelqu’un qu’il est bouddhiste ou pas, c’est, si l’on veut alors être très orthodoxement bouddhiste, totalement hérétique.
C’est hérétique car être bouddhiste n’est pas être quelque chose, n’est pas avoir un nouveau costard identitaire. La Voie ne veut pas dire « bon, je me fais chier dans ce monde, cette famille, ce boulot, cette ville, ce pays, cette nationalité, cette identité, alors je vais me trouver un nouveau truc pour les quitter : je vais être bouddhiste.» On ne fait que transférer sa souffrance sur un nouveau support qu’on croit être libre de toute entrave….et on finit par se faire du mal et faire du mal aux autres au nom de la pratique qui permet de ne plus souffrir.
C’est pour cela qu’une ordination n’est pas faite pour être mise en avant. Et que pratiquer avec un habit particulier n’a pas à être affiché comme une médaille. Car l’ordination, au final ça n’a pas besoin d’être exposé, c’est intime. C’est un engagement avec soi-même. Point besoin de s’exposer en kesa, de se raser le crane, de se faire appeler par un nom japonais. Tout ça c’est des signes extérieurs. On n’a pas à le cacher non plus. Mais pas à en faire un signe distinctif.
Ce qu’on doit exposer, c’est notre réalisation, c’est la personne qu’on est vraiment. C’est ça notre vrai visage, c’est ça notre vœu premier quand on prend refuge : être soi-même.

Oui, je pense que le bouddhisme est le problème du bouddhisme…et je l’ai bien vu par moi-même : avec ma compagne, nous avons été virés du groupe de pratique où nous allions, au moment où il était question, comme le responsable nous l’ avait dit peu avant, que nous assumions l’appellation « bouddhisme zen », au lieu de « zen » tout seul. Donc quand on commence à avoir quelque chose à défendre, on devient défensif, puis potentiellement sectaire…puis vraiment sectaire. On a créé un nouveau truc égotique, mais on ne peut pas penser que cela puisse se produire….et c’est justement parce qu’on ne veut pas le penser, que ça renforce tant sa puissance d’existence autonome. Et c’est alors que ça déraille.
Pour ma part, ce dont j’ai fait l’expérience dans ma propre pratique, m’a tellement mis à poil de moi-même, et m’a tellement empêché d’ériger de nouveaux remparts, a tellement fait ressortir ma propre souffrance, et vingt ans après, j’exhume toujours des couches plus profondes, ça m’a tellement parfois fait tomber, que je ne peux considérer autre chose que le bouddhisme dont on parle, est simplement l’expérience d’être soi sans ses masques….et puis avec, aussi, après tout.
Pour moi, c’est pour ça que je garde juste la prosternation comme minimum syndical en plus de la méditation….tout le reste c’est du supplément. Mais la prosternation, résume toute l’attitude dont je parle.
Et rien auquel s’attacher….pas même le coussin, rien, absolument rien.

Surtout, n’oublions pas : rien ne justifie de manquer d’amour, que ce soit pour soi ou autrui…il faut arrêter d’éduquer les gens en les frappant sous prétexte que ça va les éveiller.
Ces mythes particulièrement courus dans le zen, étaient le fait de gens, qui avaient toute leur vie appris à pratiquer les préceptes, des règles de discipline de comportement. Depuis des dizaines d’années. Ils mettaient dix, vingt, trente, quarante ans avant d’oser mettre une tarte au maître, et lui les amenait à cela, et surtout acceptait aussi cela. Car il savait cela nécessaire pour leur liberté.
Le peu de fois que j’ai côtoyé un maître comme Tokuda, pour le zen, j’ai été frappé par cette extrême sobriété, et aussi ce respect pour nos pratiques…la première fois que je suis arrivé pour une journée, nous sommes arrivés en retard. Tout le monde était installé, et il n’a rien dit, aucun reproche….il a juste joint les mains et salué notre entrée. Rien de hautain, rien de prétentieux. Une autre fois, un ami qui était responsable du signal de début et de fin du zazen, était mal réveillé, et a mal enclenché l’horloge. On a fait vingt minutes de zazen en plus…Tokuda n’a rien dit, il est resté assis. Il a suivi la pratique.
Et quand après, le copain s’est excusé, plus tard, Tokuda l’a regardé avec un petit sourire, et a dit « ohh, noooon….félicitations!…. » Voilà , on trouve des gens comme ça quand même.
Et on en trouve aussi qui ne sont ni maîtres ni bouddhistes, mais qui sont respectueux, qui ne dénigrent pas, qui acceptent leur ignorance. Et vivent éveillés aussi.

Le problème du bouddhisme, qui est le même que le christianisme, est la récupération qui a été faite de l’expérience spirituelle d’un homme…expérience aussi profondément corporelle et incarnée, par un système patriarcal, en quête de signes extérieurs de reconnaissance.
La pulsion égotique d’appropriation de l’humain revient toujours, même quand on se dit bouddhiste.
Et quoi de plus dérangeant que le féminin ? Le féminin, ça crée la vie. C’est un immense pouvoir que n’ont pas les hommes.

Donc on crée des niveaux d’autorité. C’est encore une construction. Mais quand on prend l’échafaudage pour ce qu’on construit, ça devient un problème. Ça permet de croire maîtriser quelque chose, mais en ce qui concerne naître et mourir, il y aura toujours quelque chose qu’on ne peut contrôler.
Donc, oui, parfois on ressort de tout ça avec des doutes sur ce qu’est une communauté humaine…pour ma part, j’aimerais créer un projet du type, mais les communautés modernes et qui marcheront, seront celles où l’espace privé de chacun sera respecté…et où la rencontre aura lieu parce qu’elle est désirée. Et où ne dit pas qu’il faut renoncer à quelque chose pour laisser entendre que ça permettre de connaître le grand Éveil.
De toutes façons, il est très difficile, de marcher cette quête, que ce soit seul ou au sein d’un groupe. Il faut donc se donner le droit, droit de s’arrêter, droit de chercher dans d’autres voies, droit d’être seul, droit d’être avec d’autres…il faut se donner des autorisations, se guérir de la répression. Cela ne veut pas dire être inconséquent. Cela veut dire être bon avec soi. On a parfois besoin de l’apprendre, et parfois tard dans sa vie.

Parlant de renoncement, quand on arrive à un croisement de chemins, on doit toujours renoncer à un chemin pour pouvoir en suivre un autre. Alors au lieu de parler de ce qu’on doit abandonner, on peut aussi parler de ce qu’on veut vivre et partager. Pas besoin de parler sans cesse des choses impossibles et des limites : parlons aussi des possibles.

Alors toi qui viens là, je ne sais pas ce qu’est ton chemin ni où il va, mais que tu viennes ici ou pas, je te souhaite très sincèrement qu’il soit libre. Que tes mots, que ton corps, que ta vie soit libre.
Que ton bouddhisme soit libre. Que ton non-bouddhisme soit libre.
Personne ne peut définir ni enfermer ce que ta pratique, ton chemin, peuvent être.
Tout ça sont des mots, qui s’envolent dans le vent du printemps, et cela tu le sais souvent déjà.
Personne ne peut enfermer la pratique de qui que ce soit dans des mots qui dénigrent, sans quelque part trahir le message destiné à nous aider à trouver une issue positive à la souffrance.
C’est pour ça que je dis qu’ici, la porte est ouverte, on peut entrer, on peut sortir, on peut rester, on fait comme on sent le mieux.
C’est Hyakujo qui disait que les vrais bouddhas allaient et venaient librement.
Alors, soyons de vrais bouddhas, soyez de vrais êtres ordinaires…soyons qui nous sommes, simplement.

Je t’offre donc ce poème qui relate l’éveil de Reiun :

« Dans le vent du printemps, j’ai vu
Une fleur de pêcher….
Pas l’ombre d’un doute
Elle tient bien à la branche. »

Bon chemin à toi.
Bon chemin à tous